70 % des jeunes en situation de handicap estiment que la société n'est pas inclusive, et près de deux tiers déclarent avoir déjà renoncé à faire valoir leurs droits. « Ce renoncement massif ne traduit pas un manque de volonté individuelle. Il révèle les effets d'un système encore largement inaccessible, complexe et épuisant pour celles et ceux qui doivent, en permanence, justifier leurs besoins et défendre leurs droits », constate 100 % Handinamique. Ce mouvement national, gouverné par et pour des jeunes en situation de handicap, publie, en janvier 2026, les résultats de la consultation nationale " Rien sans vous ". Objectif ? Mettre des mots, des chiffres et des visages sur une réalité trop souvent ignorée, et identifier des leviers d'action concrets.
Des données pour peser dans le débat public
Menée auprès de 777 jeunes âgés de 16 à 35 ans, partout en France, cette consultation ne se contente pas d'empiler des statistiques. Elle comble un angle mort. « Les données disponibles sur les jeunesses en situation de handicap demeurent insuffisantes, parcellaires et souvent invisibilisées », rappelle 100 % Handinamique. Selon ses membres, trop souvent, les politiques publiques se construisent sans connaissance fine des parcours, des obstacles et des besoins réels. Cette consultation assume une autre ambition : produire des données issues de l'expérience vécue, non comme une simple enquête, mais comme un « outil d'auto-représentation et de plaidoyer », destiné à peser dans le débat public. Son credo ? « Mieux connaître, c'est mieux agir. »
Un système qui épuise avant même de protéger
Le cœur du rapport est là. Si la majorité des jeunes renoncent à faire valoir leurs droits, ce n'est pas par manque d'informations ou par désintérêt, mais par épuisement. « Les démarches administratives, la fragmentation des dispositifs et le manque d'accompagnement reportent sur les personnes concernées la responsabilité de l'effectivité de leurs droits », souligne le mouvement qui fédère plus de 100 associations. « Quand on est en situation de handicap, connaître ses droits, c'est une question de survie. Mais ce qu'on ne dit pas assez, c'est que ça ne suffit pas… Il faut aussi être prêt à se battre pour les faire appliquer », témoigne un jeune.
Des pistes pour faciliter l'accès aux droits
Face à ces constats, le mouvement réclame une accessibilité effective des parcours judiciaires, la formation obligatoire des personnels d'accueil et des professionnels de la justice aux droits spécifiques des personnes handicapées ainsi que la garantie d'un accueil inclusif dans tous les points d'information jeunesse au sein des services publiques, des collectivités, des établissements secondaires et supérieurs.
100 % Handinamique se tient également à disposition de chaque jeune en quête d'information et d'accompagnement dans l'accès aux droits, via son adresse mail : mesdroits@handinamique.org .
Emploi : quand les préjugés ferment des portes
La priorité en matière d'accessibilité universelle identifiée par les personnes interrogées concerne l'accès à l'emploi. 44 % d'entre elles déclarent rencontrer des difficultés pour y parvenir, notamment en raison d'un manque de sensibilisation des employeurs, de préjugés sur leurs compétences et de refus d'aménagements nécessaires. « On nous perçoit comme un 'risque', un 'coût', une 'contrainte à gérer' plutôt qu'une personne à valoriser », assure l'une d'elles. La rémunération est aussi source d'inégalités, puisque plus d'un tiers des répondants l'estiment inférieure au marché. Cette perception d'un décalage salarial s'inscrit dans un contexte plus large d'instabilité contractuelle. Près de 7 personnes interrogées sur 10 ne sont pas titulaires d'un contrat à durée indéterminée (CDI), contre 53 % dans la population jeune générale. Les CDD sont particulièrement surreprésentés : près de 28 % contre 18 %). Face à ce manque d'inclusivité du milieu professionnel, certains se sont tournés vers une activité indépendante (environ 7 %) ou le milieu protégé (2,6 %).
Repenser l'obligation d'emploi et lutter contre les stéréotypes
Pour changer la donne, le mouvement appelle notamment à repenser en profondeur l'obligation d'emploi des travailleurs handicapés, en intégrant un critère de répartition entre catégories socioprofessionnelles, afin qu'elle reflète réellement la structure des entreprises. Il plaide également pour faire évoluer les labels et normes de qualité de vie au travail, en y intégrant des indicateurs d'accessibilité et d'inclusivité, sur le modèle de ceux existant pour l'égalité femmes-hommes. Autre levier jugé essentiel : rendre obligatoire un module de sensibilisation dans les plans de formation annuels des entreprises, afin de lutter durablement contre les stéréotypes.
Éducation : le manque d'aménagements épinglé
Deuxième priorité ? L'éducation. Le constat est sévère : près de 81 % estiment que l'école n'est pas inclusive. Près d'un tiers ont dû renoncer à une partie de leur parcours scolaire et 44 % déclarent avoir subi des discriminations. « Ayant un handicap invisible, j'ai souvent été traitée de menteuse ou de 'simulatrice'. Obtenir que mes aménagements soient respectés était compliqué », témoigne une jeune femme. Si la loi de 2005 a permis une scolarisation accrue en milieu ordinaire, l'inclusion ne peut se limiter à une présence en classe, rappelle l'association.
Elle appelle à renforcer massivement la formation des enseignants à la pédagogie inclusive, à augmenter le nombre de professionnels spécifiquement formés, à mobiliser les moyens du secteur médicosocial au service de l'école inclusive et à rattacher les AESH (Accompagnants d'élèves en situation de handicap) à l'Éducation nationale, afin de garantir un accompagnement stable et effectif tout au long des parcours. Un enjeu brûlant, alors que le Sénat a rejeté, le 7 janvier 2026, une proposition de loi visant à offrir un statut de fonctionnaire aux AESH, malgré les alertes répétées sur la précarité de ce métier indispensable à l'école inclusive (Le Sénat rejette le statut de fonctionnaire pour les AESH).
Isolement, autocensure : une vie sociale entravée
Troisième enjeu majeur : l'inclusivité sociale et la lutte contre les discriminations. Près d'un jeune sur deux ressent fréquemment une forme d'isolement et estime que sa vie sociale n'est pas épanouissante. Faute de conditions adaptées, nombre d'activités sont évitées ou choisies par défaut. « La vaste majorité des milieux associatifs et sociaux me sont inaccessibles », résume un répondant, qui dit ne faire communauté qu'avec d'autres personnes handicapées. Les loisirs, la culture et le sport restent, eux aussi, profondément inégaux. Rappelons qu'une personne handicapée doit parcourir en moyenne 50 kilomètres pour accéder à un club sportif en capacité de l'accueillir. Pour répondre à cette exclusion diffuse, 100 % Handinamique demande l'instauration de règles d'accessibilité universelle pour les activités sociales et culturelles publiques, l'intégration de critères d'inclusivité dans les financements associatifs, ainsi que le développement d'une offre parasportive de proximité, afin que la participation sociale ne soit plus conditionnée à la capacité à contourner les obstacles.
Santé : une prise en charge défaillante
Parmi les priorités figure également l'amélioration de l'accès aux soins. 81 % des personnes interrogées rencontrent des difficultés pour trouver un professionnel de santé adapté à leurs besoins, et près de 42 % estiment que les services proches de chez eux ne sont pas accessibles. Les témoins évoquent une errance médicale persistante, des délais excessifs et un manque criant de formation des professionnels. « Trouver des praticiens formés, compréhensifs et sensibilisés est de l'ordre de l'impossible », déplore l'un d'eux. Cette situation a des conséquences directes sur la santé mentale, dans un contexte où celle-ci a pourtant été érigée « grande cause nationale » (Santé mentale : la grande cause nationale prolongée en 2026). Pour y remédier, 100 % Handinamique appelle à intégrer un module obligatoire sur l'accueil des patients handicapés dans la formation des professionnels de santé, à les reconnaître comme acteurs de leur parcours de soins grâce à une meilleure coordination mais aussi à rendre accessibles l'ensemble des centres et cabinets de santé accueillant du public.
La précarité, un risque massif et durable
La précarité constitue l'un des angles morts les plus préoccupants de la consultation. Près de six jeunes sur dix estiment que les ressources financières et aides existantes sont insuffisantes, et 42 % déclarent rencontrer des difficultés pour subvenir à leurs besoins essentiels. Contrairement aux idées reçues, cette précarité ne concerne pas uniquement les personnes sans activité puisqu'un tiers des actifs y sont également confrontés. Les démarches, elles, découragent plus qu'elles ne soutiennent : 42 % les jugent trop complexes et évoquent des refus ou des délais excessifs, et seuls 12 % des jeunes ayant sollicité une aide déclarent l'avoir obtenue sans difficulté. « Avec l'AAH (Allocation adulte handicapé) pour vivre, il faut faire des choix entre manger et se soigner », résume une participante. Pour enrayer cette insécurité financière, l'association réclame une réforme systémique des bourses du Crous intégrant les surcoûts liés au handicap, l'indexation de l'AAH sur le Smic, ainsi que le versement direct de la Prestation de compensation du handicap (PCH) aux personnes concernées. L'enjeu : renforcer l'autonomie et limiter les situations de dépendance.
La citoyenneté, un droit théorique ?
Autre constat préoccupant : 60 % des jeunes considèrent que la société ne permet pas une participation citoyenne réelle des personnes handicapées, et 40 % déclarent ne jamais être pris en compte dans les décisions politiques. L'inaccessibilité des bureaux de vote, des campagnes électorales ou des dispositifs de concertation alimente ce sentiment d'exclusion. « Ils pensent à nous quand ils ont besoin de nos votes, et après ils nous oublient », regrette l'un d'eux. Pour 100 % Handinamique, cette situation contrevient directement à la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées (CIDPH). Le mouvement exhorte à rendre universellement accessibles les bureaux de vote et campagnes électorales, à valoriser la représentation de ce public sur les listes candidates via un mécanisme inspiré de l'égalité femmes-hommes, et à rendre systématique la consultation des jeunes handicapés dans les dispositifs de participation locaux et nationaux.
Un angle mort persistant : la vie affective et sexuelle
La vie affective, relationnelle et sexuelle est aussi largement invisibilisée. Plus de 37 % des jeunes s'en déclarent insatisfaits, et près de six sur dix estiment que leur handicap a fortement influencé leurs premières expériences. Le poids du regard social reste central : 73 % déclarent qu'il influence leurs relations, souvent en les freinant ou en générant un malaise. « Dans l'intimité, la question du handicap est un sujet tabou », insiste une jeune femme. Pour y répondre, l'association demande un accès effectif à l'éducation à la vie affective et sexuelle, quel que soit le mode de scolarisation, le renforcement de l'accompagnement en santé sexuelle, notamment via des dispositifs spécialisés comme HandiGynéco (Handigynéco : un suivi partout en France dès 2024?), et la pérennisation des centres ressources Intimagir (Violences sexuelles : un centre ressource dédié au handicap), afin de mieux prévenir les violences et de garantir le respect de la sphère intime comme droit fondamental.
Inégalités de genre : une double peine systémique
Enfin, l'enquête révèle des inégalités de genre massives, qui traversent l'ensemble des thématiques. Les femmes et les personnes non-binaires en situation de handicap sont plus exposées à la précarité, aux violences, et plus lourdement affectées sur le plan de la santé mentale. Plus d'une femme sur deux et trois personnes non-binaires sur quatre déclarent avoir subi des violences sexistes, sexuelles ou psychologiques. Ces écarts, pouvant atteindre près de quarante points, traduisent une réalité systémique encore largement invisibilisée. Le dossier appelle à mieux documenter ces violences, à croiser systématiquement les politiques publiques avec une approche handicap-genre, et à renforcer les dispositifs de prévention et de protection.
De la consultation à l'action !
À travers cette consultation, 100 % Handinamique appelle à rendre les droits réellement effectifs, à sécuriser les parcours éducatifs et professionnels, et à reconnaître pleinement la place des jeunes en situation de handicap dans les espaces de décision, conformément aux engagements internationaux de la France. « Les jeunes ont pris la parole. Il appartient désormais à la société de les écouter, et d'agir. »
© 100 % Handinamique



