« Alors ça, c'est le rugby des Jeux paralympiques ? » La question revient sans cesse autour des terrains de rugby à XIII fauteuil. Jonathan Hivernat sourit presque mécaniquement avant de corriger. Non, le sport paralympique qu'il pratique depuis plus de quinze ans n'est pas celui-là. Derrière le même mot « fauteuil », deux disciplines qui n'ont presque rien en commun. D'un côté, le « rugby-fauteuil », discipline paralympique née au Canada dans les années 1970 pour des joueurs tétraplégiques ou présentant une atteinte des quatre membres. De l'autre, le « XIII fauteuil », adaptation du rugby à XIII ouverte aux joueurs handicapés comme valides, hommes comme femmes. Et rares sont ceux capables de naviguer entre les deux univers comme lui.
« Le seul sport complètement inventé »
Jonathan Hivernat découvre d'abord le rugby-fauteuil en centre de rééducation où il est interne après l'évolution de la maladie de Charcot-Marie-Tooth, affection neurologique qui le conduit progressivement au fauteuil roulant permanent. Ancien pratiquant de sports collectifs, il cherche alors une discipline adaptée à son handicap. « L'appellation m'avait intrigué », raconte-t-il. « Je me demandais comment on pouvait faire du rugby en fauteuil. »
L'initiation le convainc rapidement. Puis viennent les années de haut niveau. Aujourd'hui âgé de 35 ans, il est devenu l'un des visages du rugby-fauteuil français, avec trois titres européens remportés avec les Bleus en 2022, 2023 et 2025, une participation aux Jeux paralympiques de Paris 2024 et une nouvelle échéance mondiale en août 2026 au Brésil.
« Le rugby-fauteuil, c'est le seul sport complètement inventé », résume-t-il. Contrairement au basket fauteuil ou au tennis fauteuil, pensés à partir de disciplines existantes, celui qu'on appelait autrefois le « quad rugby » a été créé spécifiquement pour des joueurs dont les limitations physiques rendaient les autres sports collectifs inaccessibles.
Sur le terrain, les différences sautent immédiatement aux yeux. En rugby-fauteuil, les équipes évoluent à quatre. La discipline s'adresse à des joueurs atteints des quatre membres, avec des profils très différents : tétraplégies, maladies neurologiques évolutives, amputations ou handicaps assimilés. Chaque joueur reçoit une classification allant de 0,5 à 3,5 points selon ses capacités fonctionnelles : plus il peut pousser, tourner, passer ou manier le ballon facilement, plus son total est élevé. Sur le terrain, les quatre joueurs d'une même équipe ne peuvent dépasser huit points cumulés. Jonathan Hivernat, classé à 3 points, fait partie des profils offensifs.
Les fauteuils ressemblent parfois à des armures métalliques pensées pour l'impact (fauteuils des défenseurs). « L'espace du contact est total et non contrôlé », décrit-il. Le ballon, rond, se rapproche davantage du volley que du rugby traditionnel.
Une inclusivité totale
Le XIII fauteuil fonctionne autrement. Le ballon y reste ovale, les essais se marquent derrière la ligne, et le jeu conserve davantage les codes du rugby traditionnel. Les règles sont toutefois adaptées : le plaquage est remplacé par l'arrachage d'un flag (ruban scratché simulant le plaquage) fixé au joueur ou au fauteuil, et les contacts entre fauteuils sont encadrés afin d'éviter les collisions les plus dangereuses. La discipline autorise surtout une double mixité, rare dans le sport de haut niveau : valides et personnes handicapées jouent ensemble, tout comme les hommes et les femmes. Les équipes évoluent à cinq, avec un système de classification allant de 1 à 5 points selon les capacités fonctionnelles des joueurs. Un total maximal de 18 points doit être respecté sur le terrain afin de préserver l'équilibre entre les profils.
Dans cette discipline, Jonathan Hivernat se retrouve cette fois parmi les classifications les plus basses. Là où il est un joueur offensif majeur en rugby-fauteuil paralympique, il doit au contraire compenser davantage face à des joueurs parfois beaucoup plus valides que lui. « Il n'y a pas de distinction d'âge, de sexe ou de handicap », résume son petit frère Léo Hivernat, joueur des Dragons Catalans. Lui-même est arrivé dans le XIII fauteuil après avoir longtemps accompagné Jonathan autour du rugby-fauteuil paralympique. « Quand j'étais petit, je voulais souvent voler son fauteuil de ville », sourit-il.
Une sélection commune, entre frères ?
Pour Jonathan Hivernat, le XIII fauteuil représente aussi quelque chose de plus intime. « J'avais fait une croix sur l'idée de jouer un jour avec mon frère », confie-t-il. Sa maladie ayant évolué très tôt, les deux garçons ont vu leurs trajectoires sportives se séparer dès l'adolescence. Le XIII fauteuil a rebattu les cartes. « On est très loin d'une volonté de rattraper le temps perdu », nuance Léo. « C'est surtout l'idée de profiter du moment présent. »
Lui-même a mis entre parenthèses une partie de sa vie professionnelle pour rejoindre Perpignan et tenter de vivre cette aventure jusqu'au bout. Tous deux visent désormais une sélection commune pour la Coupe du monde de XIII fauteuil, prévue en Australie en novembre 2026. « Ce serait un des meilleurs moments de ma vie », reconnaît-il.
Un « extraterrestre » du fauteuil
Pour Benoît Jordana, kinésithérapeute du Toulouse Olympique XIII fauteuil, Jonathan Hivernat reste un cas à part, un « véritable extraterrestre ». « C'est le seul joueur à ma connaissance qui évolue dans deux équipes nationales », souligne-t-il.
Selon lui, cette singularité tient autant à sa maîtrise du fauteuil qu'à sa capacité de compensation. « Tu lui mets un pot de yaourt devant lui, il peut avoir du mal à l'ouvrir », explique-t-il. « Mais sur le fauteuil, il a trouvé des moyens de compenser avec les avant-bras, avec sa technique. »
Car les deux disciplines ne sollicitent pas le corps de la même manière. « La poussée du fauteuil n'est pas la même », insiste Benoît Jordana. Les fauteuils utilisés en rugby-fauteuil paralympique ne disposent, par exemple, pas de main courante. « Pratiquer les deux c'est encore plus exigeant », estime-t-il. « Être performant dans les deux demande un maniement du fauteuil exceptionnel », appuie le frère de Jonathan. Il possède, selon lui, « probablement le meilleur maniement de fauteuil » qu'il ait vu dans le milieu.
Jonathan Hivernat assume cette quête de performance permanente. « Je ne me repose jamais sur mes acquis », dit-il. Entre préparation physique, récupération, travail tactique et compétitions, les saisons s'enchaînent presque sans coupure. « Il vit tout à 100 % », résume son frère. Un profil offensif et polyvalent qui sera, à n'en pas douter, un atout majeur pour les Dragons Catalans.
Les finales Élite et Challenge à Temple-sur-Lot
La finale Élite de rugby à XIII fauteuil les opposera au SO Avignon, le 31 mai 2026 à la Base de Temple-sur-Lot (Lot-et-Garonne). En ouverture, la finale du Challenge Vitae mettra aux prises Cavaillon et le Stade Toulousain Olympique Saint-Jory à 11h.
Les rencontres seront retransmises en direct sur la chaîne YouTube de la Fédération française de rugby à XIII.
© Dominique Verdiere


