« Ce n'est pas juste avoir l'air énervé. Il faut faire ressentir quelque chose », explique Nohan Dudon. En kata - l'une des deux épreuves phares du karaté avec le combat - il n'y a pas d'adversaire en face, mais une démonstration codifiée où chaque mouvement doit suggérer l'affrontement. Puissance, vitesse, précision, expressivité : tout compte. Pour lui, qui vit avec une déficience visuelle sévère depuis l'âge de 3 ans, la difficulté ne se limite pas à l'équilibre ou aux rotations. Elle se joue aussi dans ce qu'il faut transmettre avec le corps.
Champion du monde 2025, double champion d'Europe et numéro un mondial, le para-karatéka porte, comme tous les athlètes de sa catégorie, un bandeau en compétition. Mais, dans l'apprentissage, il ne dispose pas des mêmes codes que ceux qui voient : un regard dur, une tension du visage, une attitude de combat ne s'imposent pas à lui de manière intuitive.
Un club de village
Pour lui, le karaté est arrivé sans crier gare, ou disons, sans « frapper ». À 4 ans, dans un petit village du Var, Nohan Dudon pousse la porte du seul club disponible près de chez lui. Son premier entraîneur, David Rossi, l'accueille « comme les autres », à une époque où le para-karaté est encore très peu structuré.
Il commence donc par les compétitions avec les valides, notamment à l'Union nationale du sport scolaire (UNSS). « C'est grâce à ça que j'ai découvert la compétition », raconte-t-il. En 2018, lors d'une première compétition nationale de para-karaté, il devient champion de France. La sélection internationale se rapproche, mais il est encore mineur. Il faut attendre. Puis le Covid annule les échéances de 2020 et ses plans. Ses premiers Mondiaux arrivent finalement en 2021, à Dubaï, avec une médaille d'argent. Depuis, la progression est nette : bronze mondial en 2023, titres européens en 2024 et 2025, puis sacre mondial fin novembre 2025 au Caire.
« J'ai composé une musique, pour comprendre ce que je devais exprimer juste avant un combat »
Pour comprendre son kata, Nohan Dudon a trouvé un détour inattendu : la musique. Son entraîneur tente d'abord de lui donner des références visuelles. Lui ne les reçoit pas comme les autres. Alors il passe par un autre biais sensoriel, le son. « Il m'a mis une musique pour essayer de ressentir les choses. Et moi, le soir, j'ai composé une musique, un peu comme une bande originale, pour comprendre ce que je devais exprimer pendant le kata », raconte-t-il.
La formule résume sa manière d'avancer. Il ne reproduit pas seulement un geste : il le reconstruit avec ses propres repères. « Lui, à l'intérieur, peut avoir une sensation, et nous, avec notre regard extérieur, voir autre chose », observe Manon Lambert, entraîneure de l'équipe de France de para-karaté. Depuis quatre ans, elle l'accompagne en stages et en compétitions internationales.
« Le mouvement parfait »
Selon elle, Nohan Dudon a surtout gagné en maturité. « Il se remet de plus en plus en question », souligne-t-elle. Une évolution décisive au plus haut niveau, où « cela se joue sur des détails ». Même si certaines corrections demandent plus de temps, en raison de sa déficience visuelle, l'athlète accepte davantage de modifier ses habitudes pour progresser.
Reste son tempérament, difficile à freiner, mais pugnace. « Il peut avoir mal aux jambes ou être fatigué, on lui dit d'y aller doucement, mais il appuie quand même sur l'accélérateur », sourit Manon Lambert. Quand un mouvement ne sort pas comme il l'imagine, « il peut rester des heures dessus pour arriver au mouvement parfait ».
Ce perfectionnisme se retrouve aussi hors du tatami. Étudiant en master d'ingénierie et ergonomie de l'activité physique, il veut s'orienter vers la recherche, entre sciences du mouvement et sciences cognitives. « J'ai appris qu'on peut se développer autrement, quand le cerveau a d'autres informations », dit-il.
« Dans son monde »
Sa sœur Mahana, 19 ans, le décrit comme un grand frère « très intelligent », « rempli de savoirs », capable de passer des journées à apprendre sur des sujets qui le passionnent. « Il est dans son monde », dit-elle. Un monde fait de sport, d'études, de musique, de curiosité, mais aussi de franchise. « On ne peut pas lui faire dire quelque chose qu'il ne pense pas. »
Elle aussi a pratiqué le karaté, pendant seize ans. Nohan l'a souvent aidée à préparer ses compétitions, à finaliser ses gestes. À distance, la famille suit désormais chacun de ses katas, souvent sur écran. « Le stress est tellement intense que, parfois, on regarde à peine », confie Mahana.
Rester au sommet
Derrière les titres, le quotidien reste moins doré. Le para-karaté manque de moyens, et Nohan Dudon assure encore une partie importante de sa préparation en solitaire. « Ma préparation physique, je la fais beaucoup tout seul », glisse-t-il. Entre les études, les stages et les entraînements à Marseille, l'équilibre se construit semaine après semaine.
La prochaine échéance est déjà là : les championnats d'Europe, en Allemagne. Manon Lambert vise un troisième titre continental consécutif. Mais l'objectif dépasse la médaille. « Il est champion du monde, mais on veut qu'il y reste », résume-t-elle.
©Nohan Dudon


