Alors que les températures estivales s'envolent dans les villes, la question de l'accès pour tous aux espaces de nature semble de plus en plus primordiale. Celle de la préservation des arbres et de la (re)végétalisation l'est tout autant. Depuis la loi de 2005, les politiques d'accessibilité se sont principalement concentrées sur le cadre bâti, les transports et les établissements recevant du public. Les espaces naturels sont longtemps restés en marge de cette dynamique. Si aucune réglementation ne cite spécifiquement les forêts, le principe d'accessibilité universelle suppose pourtant de garantir la possibilité pour tous d'y accéder.
Un chantier national depuis 2023
« À l'échelle de l'État, le sujet n'était pas pris en charge jusqu'en 2023 », explique Marie Lemière, cheffe de projet accessibilité des espaces naturels à la Délégation ministérielle à l'accessibilité (DMA). Si des aménagements pour rendre accessibles certaines forêts avaient déjà été réalisés, cela n'apparaissait pas comme un chantier national. En 2023, le Comité interministériel du handicap se saisit du sujet et souligne alors le besoin de faciliter l'accès à la nature aux personnes en situation de handicap. Un état des lieux sur l'accessibilité des forêts publiques est lancé. Un objectif, « ambitieux » d'après Marie Lemière, est annoncé : rendre accessible un massif forestier par département d'ici 2027, en s'appuyant sur l'Office national des forêts (ONF).
2027 comme cap
Aucun inventaire national des forêts accessibles n'avait jusque-là été réalisé. L'ONF lance ainsi l'état des lieux dès le début de l'année 2024 pour les forêts domaniales, complété par celui de Communes forestières France, fédération regroupant villes et collectivités territoriales, pour les forêts communales, en 2025. « Nous allons définir les priorités et les enveloppes budgétaires associées en 2027 », indique Céline Ogrotzky, responsable des pôles Dialogue, Forêt, Société et accueil du public à l'Office national des forêts, tempérant l'annonce de la mise en accessibilité d'une forêt dans chaque département. Un objectif toujours visé, explique Marie Lemière, mais plutôt comme un cap plus lointain : « d'ici 2030 on aura une meilleure visibilité, et de nouveaux projets auront vu le jour », complète-t-elle.
Moins de 5 % des forêts disposent d'un cheminement accessible
Le chantier apparaît en effet colossal. Selon le rapport de l'ONF publié en janvier 2025, 10 % environ des forêts bénéficient d'au moins une place de parking PMR, et moins de 5 % proposent un cheminement accessible. « Sur environ 1 400 forêts domaniales, 75 d'entre elles disposent d'au moins un sentier accessible, et il existe 95 sentiers qui le sont. Il reste encore du travail ! », s'exclame Marie Lemière. Parmi les 120 collectivités forestières ayant répondu à l'enquête, 26 déclarent « avoir au moins une place de parking PMR et/ou un aménagement existant accessible aux personnes en situation de handicap et/ou un aménagement en projet ». Pour continuer de recenser et d'analyser l'existant, la DMA, en partenariat avec le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema), développe actuellement un standard qui permettra une collecte de données plus précises.
Des contraintes naturelles à prendre en compte
« Il faut prendre en compte qu'il y a beaucoup de sentiers qui sont accessibles par nature, nous avons aussi besoin de donner de la visibilité sur ce qui existe déjà », ajoute Marie Lemière, précisant que certains chemins sont suffisamment plats et ont un sol qui rend possible un déplacement pour tous. Par ailleurs, certaines forêts ne peuvent pas être rendues accessibles, à cause de la nature-même du site, précise Céline Ogrotzky : « notamment à cause du dénivelé, c'est-à-dire les pentes du chemin, particulièrement visibles dans les sentiers de montagne ».
Des marges de manœuvre existent néanmoins pour un certain nombre de ces espaces naturels. Un Guide - Accessibilité des espaces naturels pour la mise en accessibilité des forêts, sous forme de mémo et contenant un ensemble de fiches techniques, a été publié en décembre 2025 par le ministère de la Transition écologique et de l'Aménagement du territoire en partenariat avec la DMA.
Des projets pilotes
Des projets pilotes sont également mis en avant pour permettre aux acteurs locaux de se projeter dans les aménagements qui peuvent être réalisés. « La forêt domaniale de Fontainebleau est exemplaire », cite Céline Ogrotzky. L'ONF a à cœur de s'associer avec des représentants d'usagers pour l'élaboration du projet et sa conception. A Fontainebleau (Seine-et-Marne), l'association Et si on se promenait, avec un groupe de bénévoles d'associations représentatives de personnes en situation de handicap, a mené la réhabilitation en 2020 de cinq parcours aménagés initialement en 2013, mais dont le mauvais état ne permettait plus l'accessibilité. Elle a aussi accompagné l'aménagement d'un sixième sentier en 2021. Labellisés Tourisme et handicap, ils sont accessibles aux handicaps moteur, visuel, auditif et cognitif.
Les aménagements de Fontainebleau
Les aménagements de la forêt de Fontainebleau comprennent des revêtements adaptés pour le sol, des panneaux positionnés de manière à rendre leur lecture possible pour tous et des bancs installés tous les 200 ou 300 mètres. Certains affichages présentent également un contraste important, du braille, des illustrations en relief et un fil d'Ariane, soit un repère tactile qui guide les personnes déficientes visuelles. Pierre Smaguine, de l'association Et si on se promenait, liste les incontournables auxquels il faut être attentif : le contraste de couleur entre le cheminement et les bas-côtés, la peinture blanche en cas d'obstacle, le fil d'Ariane non accessible ou mal placé, les planches d'un pont installées dans le sens de la longueur qui rendent le déplacement difficile en fauteuil… « On passe en revue tous ces petits détails que les personnes ressentent, car le sentier doit être fait pour eux », conclut-il.
« Préserver l'immersion dans la nature »
Une des questions soulevées par l'ONF concerne la quantité d'aménagements à réaliser : « quand on propose aux visiteurs d'augmenter le nombre d'aménagements, ils répondent qu'ils ne le souhaitent pas et qu'il faut préserver le caractère naturel et l'immersion dans la nature », explique Céline Ogrotzky. La doctrine de l'établissement public est donc de favoriser les aménagements les plus sobres et qui préservent au mieux les milieux. « On rend accessible la forêt, ce n'est pas la forêt qui est transformée par l'accessibilité », affirme-t-elle.
La forêt domaniale de Clergeon (Haute-Savoie) constitue pour elle un autre bon exemple. Les aménagements comprennent un parking et un cheminement accessibles, et un petit belvédère aménagé avec un balcon qui donne une vue panoramique sur le Mont Blanc. « Il y a toujours eu une tour qui permet de voir le panorama, mais elle n'est pas accessible aux personnes avec un handicap moteur, explique-t-elle. Maintenant, elles peuvent accéder à la vue grâce au belvédère ».
La question des financements
Un chantier qui avait été financé intégralement par l'État dans le cadre du plan Avenir montagne. Car c'est là que le bât blesse : pour la majorité des projets, un montage financier doit être trouvé avec différents acteurs locaux et nationaux. « Pour pouvoir faire un projet qui réponde aux besoins et aux attentes, selon l'enveloppe budgétaire, on peut être limité en termes de linéaires à rendre accessibles les équipements », reconnaît Céline Ogrotzky, qui conseille parfois d'attendre d'avoir davantage de financements pour un projet vraiment abouti. Selon Marie Lemière, s'il faut parfois un gros investissement, ce n'est pas toujours le cas : le budget serait compris dans une fourchette entre 30 000 et 200 000 euros par site. « Ce qui pose problème, c'est souvent la question de l'entretien », pointe-t-elle, précisant que l'aménagement des espaces forestiers doit s'inscrire dans un vrai projet de territoire. « Ça reste à la bonne volonté des collectivités, donc on a besoin de collectivités fer de lance », conclut Arnaud Gallais, expert au Cerema.
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