Emploi : ce que le " cas Demorand " nous apprend

En racontant sa bipolarité, notamment à travers le livre Intérieur nuit, le journaliste de France Inter Nicolas Demorand a marqué les esprits. Au-delà de son parcours, son témoignage interroge la place des troubles psychiques dans l'entreprise.

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Nicolas Demorand

Peut-on parler de son trouble psychique à son employeur sans craindre d'être regardé autrement ? Alors que les troubles psychiques constituent aujourd'hui la première cause de handicap et d'arrêt maladie en France, ils demeurent parmi les plus difficiles à évoquer dans le monde du travail. Dépression, bipolarité, schizophrénie stabilisée ou troubles anxieux restent encore entourés de nombreux tabous. En choisissant de parler de sa bipolarité publiquement, à travers le livre " Intérieur nuit " (éditions Les Arènes) puis le podcast Si besoin, sur France Inter, Nicolas Demorand n'a pas seulement livré un témoignage personnel. Il a remis au cœur du débat une réalité que des milliers de salariés vivent encore en silence, celle de devoir prouver que la maladie n'efface ni les compétences ni la légitimité professionnelle.

Une parole qui compte

« Tout ce qui contribue à libérer la parole est positif, estime Lucie Caubel, directrice du développement du salon de recrutement en ligne Hello Handicap. Nicolas Demorand montre qu'on peut avoir un trouble psychiatrique sévère et avoir une carrière, des compétences, une reconnaissance. » « Mais quand on ne donne la parole qu'à des personnes aux trajectoires extraordinaires, on finit par faire croire que le handicap n'est légitime à raconter que lorsqu'il s'accompagne d'une réussite exceptionnelle », ajoute-t-elle aussitôt. Or la plupart des personnes vivent dans une zone grise. Elles ne sont ni héroïques ni misérables. Elles travaillent, elles compensent, elles s'adaptent. » Derrière les parcours, qu'ils soient médiatiques ou non, demeure une majorité silencieuse.

Le poids des préjugés

Près d'un Français sur cinq connaîtra un trouble psychique au cours de sa vie. Pourtant, ils restent parmi les handicaps dont on parle le moins au travail. « Quand une personne revient après un cancer, elle est accueillie comme une héroïne. Quand elle revient après une dépression sévère, les réactions sont souvent tout autres. » Pour Lucie Caubel, les personnes concernées subissent encore une véritable « double peine », celle de la maladie et celle de la stigmatisation. Schizophrénie associée à la dangerosité, bipolarité réduite à de simples changements d'humeur... Les clichés continuent d'alimenter la peur et les discriminations. « Le manque de connaissances et le manque d'informations sur les troubles mentaux induisent des réactions de rejet », rappelle le psychiatre Jean-Victor Blanc dans un entretien accordé à Têtu Connect le 13 novembre 2023. Dans l'entreprise, ces représentations conduisent de nombreux salariés à taire leur maladie. « Lorsqu'il y a une gêne sur un sujet, le sujet devient inaudible », poursuit Jean-Victor Blanc dans le même entretien sur la santé mentale au travail.

Manager avec un trouble psychique, le dernier tabou ?

C'est peut-être là que le témoignage de Nicolas Demorand bouscule le plus les représentations. Non parce qu'il parle de sa bipolarité, mais parce qu'il le fait en étant l'une des voix les plus reconnues de la radio publique, à un poste particulièrement exposé. Son témoignage vient interroger une idée encore tenace : celle selon laquelle la maladie psychique serait incompatible avec l'exercice de responsabilités. Dans l'imaginaire collectif, un manager doit inspirer confiance, décider, gérer les imprévus et soutenir ses équipes. Autant de qualités encore trop souvent jugées incompatibles avec un trouble psychique, même lorsqu'il est stabilisé. Ainsi, selon un baromètre OpinionWay réalisé en octobre 2023 à l'occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, 73 % des salariés pensent que leur manager serait gêné s'ils lui annonçaient vivre avec une maladie psychique. « Dans les postes à responsabilités, il est très difficile de faire son coming out sur un handicap psychique, par peur d'être stigmatisé », indique la responsable de Hello Handicap. Pour elle, le défi est justement d'inverser le regard : « Il faut penser aux personnes avant la maladie ! ». Autrement dit, évaluer d'abord les compétences, l'expérience et les besoins éventuels d'un salarié, plutôt que de réduire son parcours à un diagnostic.

Dire ou ne pas dire ? Une décision très personnelle

Le témoignage de Nicolas Demorand peut donner le sentiment qu'il faut désormais parler ouvertement de sa maladie. Aucun salarié n'a l'obligation de révéler son diagnostic à son employeur. « Tout dépend de la manière dont on a intégré son handicap, explique Lucie Caubel. L'accepte-t-on ? Son parcours de soins est-il suffisamment avancé ? Est-on encore dans le déni ou dans une dynamique de rétablissement ? » Lorsqu'il se sent prêt, la reconnaissance de qualité de travailleur handicapé (RQTH) peut faciliter la mise en place d'aménagements souvent simples, comme le télétravail, des horaires adaptés ou un environnement de travail plus serein. « L'idée est de s'affirmer : on n'est pas défini par son handicap », martèle-t-elle. Au fond, il s'agit moins de révéler un diagnostic que d'exprimer les aménagements nécessaires pour exercer sereinement son métier.

L'entreprise face à ses responsabilités

Si les salariés hésitent encore à parler de leur trouble psychique, c'est aussi parce que les entreprises ne sont pas toujours prêtes à entendre cette parole. Dans les faits, le passage à l'action reste timide. Toujours selon le même baromètre OpinionWay, seules 36 % d'entre elles déclarent proposer des ressources en faveur de la santé mentale de leurs salariés.

« Les managers connaissent encore peu la santé mentale, précise Lucie Caubel. Il faut une volonté réelle. Certaines entreprises font énormément, sans forcément le revendiquer. À l'inverse, celles qui communiquent le plus ne sont pas toujours les plus avancées. » Pour elle, l'enjeu dépasse la seule sensibilisation. Il suppose de mieux former les managers, mais aussi de faciliter l'accès aux soins. « On parle beaucoup de santé mentale, mais si les personnes ne trouvent pas de psychiatre, attendent des mois un rendez-vous ou ne peuvent pas financer un suivi psychologique, cette parole risque de rester sans réponse », déplore-t-elle. En somme, libérer la parole est une première étape. Encore faut-il que l'entreprise sache l'accueillir.

Des paroles aux actes

Le témoignage de Nicolas Demorand ne transformera sans doute pas, à lui seul, le monde du travail. « Nous sommes encore au stade des signaux, observe la directrice du développement de Hello Handicap. Nicolas Demorand en est un, important, mais cela reste une goutte d'eau dans la mer. » « Il y a peut-être 100 000 personnes dans le monde du journalisme et des médias confrontées à ces problèmes et qui n'en parlent pas », conclut-elle. Il y a surtout des milliers de femmes et d'hommes qui franchissent chaque matin la porte de leur entreprise avec les mêmes compétences que leurs collègues, mais aussi avec la crainte qu'un diagnostic suffise à changer le regard porté sur eux. Le véritable enseignement du « cas Demorand » est peut-être là. Faire en sorte qu'un jour, parler d'un trouble psychique au travail relève simplement de la vie.

© Matthieu Riegler / Kyro / Wikipedia creative commons

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