Une marche à l'entrée d'un commerce, un trottoir déformé, un escalier sans rampe, pas un banc à l'horizon… Vieillir, c'est parfois voir son monde se rétrécir, se barder d'obstacles. L'envie de sortir ou de rencontrer les autres demeure, mais l'environnement oppose peu à peu des freins à des gestes autrefois évidents. Ces mêmes difficultés entravent déjà le quotidien d'une personne en situation de handicap, d'un parent avec une poussette ou d'un voyageur encombré de bagages. Pourtant, l'accessibilité reste souvent perçue comme un aménagement coûteux destiné à quelques-uns seulement.
Le déambulateur, ce repoussoir
Une part du retard français tient à notre difficulté à regarder en face le vieillissement, la vulnérabilité et le handicap. Dans l'imaginaire collectif, le fauteuil roulant, la canne ou le déambulateur restent associés au déclin, alors qu'ils permettent précisément de préserver l'autonomie. En refusant de nous projeter dans ces images, nous avons longtemps considéré les aménagements accessibles comme destinés aux autres. Vieillir n'est pourtant pas synonyme de dépendance. L'avancée en âge peut simplement rendre plus sensible à la fatigue, aux bruits, aux troubles de l'équilibre ou à une signalétique illisible. L'accessibilité ne saurait donc se réduire à une rampe. Elle consiste aussi à pouvoir s'orienter, comprendre une information, entendre une annonce ou trouver un endroit où se reposer. Un lieu peut être franchissable et rester, malgré tout, difficilement utilisable.
Des lois sans vision politique
En 2005, la France s'était donnée dix ans pour rendre accessibles le cadre bâti et les transports. Mais l'échéance est passée sans que la promesse soit tenue et de nouveaux délais ont été ouverts. Pour Bachir Kerroumi, enseignant-chercheur à l'École des ingénieurs de la Ville de Paris et au Lab'URBA, le manque d'argent n'explique pas à lui seul ce retard. « Le problème de la France, c'est qu'on fait voter des lois, mais il n'y a pas de politique, explique-t-il. Pour faire quelque chose de solide, il faut des orientations, un projet politique. Est-ce qu'on a vraiment envie d'avoir des enfants handicapés dans les écoles ordinaires ? De petites unités pour personnes âgées intégrées dans les quartiers ? Est-ce qu'il y a une vision ? »
Il cite l'Allemagne et l'Espagne, où l'autonomie des régions permet de mieux répondre aux besoins locaux. En France, l'accessibilité reste une obligation à satisfaire après coup plutôt qu'un principe guidant chaque projet. Pensée trop tard, elle impose des corrections qui nourrissent l'idée d'un surcoût.
Quand le nombre change la donne
Ce qui pouvait encore être présenté comme le besoin d'une minorité change désormais d'échelle. Selon la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), près de 23 millions de personnes de 60 ans ou plus vivront en France en 2050, cinq millions de plus qu'en 2021. Beaucoup auront surtout besoin d'un sol régulier, d'une signalétique lisible ou d'un banc pour souffler.
Ces besoins évoluent au fil de l'existence. « Les transitions de vie, le départ à la retraite, la perte d'un proche, l'apparition de problèmes de santé, influencent fortement les pratiques de mobilité », indique Joël Meissonnier, chercheur en sociologie des mobilités au Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema) dans un entretien accordé à News Tank en mars 2026. La marche prend alors davantage de place pour les trajets courts tandis que renoncer à conduire peut être vécu comme la perte d'une part de sa liberté. L'environnement peut alors accompagner ces changements ou, au contraire, précipiter le retrait. La peur de tomber conduit parfois à raccourcir ses trajets, puis à renoncer à sortir. Le Cerema souligne qu'un cheminement suffisamment large, peu pentu, sans ressaut et doté d'un revêtement non glissant facilite les déplacements et réduit ce risque. Derrière ces détails en apparence anodins se joue pourtant la possibilité de faire ses courses, voir ses proches et rester présent dans la cité.
Concevoir pour tous, dès le départ
Cette approche est au cœur du dernier essai de Bachir Kerroumi, Le design universel en perspectives (Éditions Complicités, 2025). Le chercheur plaide pour des lieux et des services utilisables par tous dès leur conception. « S'il y a trois marches devant un bâtiment, je fais une pente pour tout le monde. Je ne mets pas de marches », résume-t-il. Plutôt que de corriger les obstacles une fois le bâtiment achevé, la conception universelle consiste à penser, dès les premiers plans, des lieux et des services utilisables par le plus grand nombre. Un réflexe qui suppose de mieux former architectes et ingénieurs en amont.
Des détails qui changent tout
« Dans les pays avancés, comme dans le Nord de l'Europe, par exemple, une porte automatique sert à la personne en fauteuil roulant comme au livreur chargé, observe le chercheur. Des contrastes visuels facilitent l'orientation de la personne malvoyante mais aussi de celle qui découvre les lieux. Bancs, toilettes, points d'eau ou espaces ombragés permettent de prolonger une sortie. »
Ces bénéfices partagés ne doivent pas brouiller la différence entre confort et nécessité. Pour un voyageur chargé, une rampe simplifie le trajet ; pour une personne en fauteuil roulant, elle conditionne la possibilité d'entrer. L'accessibilité améliore la vie de tous, mais demeure d'abord un droit pour les personnes handicapées. Il serait paradoxal qu'elles aient dû attendre le vieillissement de la majorité pour le voir reconnu.
À Tokyo, l'accessibilité va de soi
Confronté plus tôt au vieillissement, le Japon a largement développé le design universel. Bachir Kerroumi, qui s'y est rendu à trois reprises, cite le métro de Tokyo. « Quand vous entrez dans le métro, il n'y a pas de marche, décrit-il. Pour descendre sur les quais, vous avez plusieurs ascenseurs. Et s'il y a cinq distributeurs de billets, les cinq portent des inscriptions en braille. Ils peuvent être utilisés par quelqu'un qui est debout comme par quelqu'un qui est assis. »
Toute la différence tient dans ce « cinq sur cinq ». En France, une seule machine ou une entrée secondaire sont encore trop souvent déclarées accessibles. À Tokyo, l'usager emprunte le même chemin que les autres. Ainsi, le vieillissement peut rendre l'accessibilité impossible à ignorer, mais le nombre des seniors ne suffira pas, à lui seul, à transformer les villes en l'absence d'une volonté politique et collective de considérer la qualité de vie des personnes les plus entravées comme un révélateur de celle de tous. Une ville accessible n'est pas une ville réservée au grand âge. C'est une ville où le handicap n'exclut plus et où chacun peut vieillir sans s'effacer peu à peu de l'espace commun.
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