MA Le Fur : "Femmes handicapées, faites du sport, go !"

Du 8 au 17 juillet 2023, Paris accueille les championnats du monde de para athlétisme. Sur 1 800 athlètes, moins de 40 % sont des femmes. Marie-Amélie Le Fur, présidente du CPSF, met en exergue les freins liés à la pratique para sportive féminine.

• Par

Thèmes :

Commentaires0 Réagissez à cet article

Handicap.fr est gratuit, aidez-nous à le rester. Soutenez-nous !

Illustration article

Handicap.fr : A quelles difficultés spécifiques les femmes sont-elles confrontées pour accéder à la pratique para sportive, plus particulièrement de haut-niveau ?
Marie-Amélie Le Fur, multimédaillée en para athlétisme et présidente du Comité paralympique et sportif français (CPSF) : Trois difficultés majeures se cumulent : les freins inhérents à la pratique sportive féminine en général (qui vient notamment du fait d'avoir moins de « role model »), mais aussi à celle des personnes en situation de handicap (autocensure, sous-dimensionnement de l'offre, problèmes de mobilité et d'accessibilité), ainsi que les freins spécifiques liés au fait d'être une femme en situation de handicap. Il existe une forme d'injonction contradictoire très forte dans le para sport féminin ; il nous faut développer une musculature importante pour générer de la performance mais ce corps d'athlète nous écarte, en quelque sorte, des codes de la féminité. Cela peut représenter un frein pour la femme mais aussi pour les médias et les partenaires. Autre difficulté spécifique : les contraintes logistiques pour certains handicaps, par exemple le fait de ne pas avoir de commodités adaptées lors des épreuves de para ski. Mais il me semble important d'insister sur le fait que les faibles médiatisations et taux de role model dans le para sport féminin, engendrent blocages, censures et autocensure.

H.fr : Existe-t-il des difficultés encore plus spécifiques pour le sport adapté, destiné aux personnes avec un handicap mental ou psychique ?
MALF : Je ne sais pas si c'est lié au genre mais il est certain que le sport adapté est malheureusement empreint de préjugés et de stigmatisations bien plus importants que celui réservé aux athlètes avec un handicap moteur ou sensoriel. Leur faible représentation aux Jeux paralympiques accentue l'invisibilité de cette pratique et concoure à l'absence de « role model » sur lesquels il sera possible de capitaliser pour favoriser la pratique et rassurer l'écosystème sur la capacité à accueillir ces sportifs.

H.fr : L'autocensure est-elle plus forte chez ces athlètes ?
MALF : Non, c'est plus l'écosystème de proximité qui est générateur de censure car on a souvent tendance à infantiliser ce public. Il y a également une prégnance très forte de l'entourage, qui pense que le sport n'est pas adapté à ces handicaps. L'objectif est de renforcer le rôle moteur de ces personnes dans la définition de leur projet sportif.

H.fr : Pour toutes ces raisons, le mouvement paralympique propose-t-il des dispositifs spécifiques pour les femmes en situation de handicap ?
MALF : Ils sont en construction. Notre enjeu majeur est de recueillir des données, nous en avons actuellement très peu sur le mouvement para sportif, et en particulier sur le para sport féminin. Ce travail de veille scientifique et de recherche, dédiée notamment à la pratique para sportive féminine, nous permettra de mieux comprendre les freins et ainsi d'enclencher les bons leviers.

H.fr : Vous avez également lancé, en 2022, un plan de lutte contre les violences sexuelles et sexistes ?
MALF
 : Oui car elles constituent un autre frein majeur. Ce plan comporte trois actions principales  : la mise en place d'une cellule d'écoute et d'accompagnement lors des jeux paralympiques, un plan de prévention et de sensibilisation pour les éducateurs et les athlètes du mouvement paralympique, ainsi que le développement du « Règlo'sport », un outil de verbalisation et de libération de la parole, qui permet aux sportifs de mieux caractériser la situation dans laquelle ils se trouvent. Cet outil est actuellement mis à disposition des fédérations et des clubs.

Par ailleurs, le CPSF est également présent chaque année lors de l'opération « Sport féminin toujours », organisée par le ministère des Sports et l'Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique). L'enjeu est de mettre l'accent sur le renforcement du volet « para sport » dans la médiatisation du sport féminin, notamment en proposant des marraines en situation de handicap.

H.fr : On observe peu d'intérêt pour le sport féminin valide. Est-ce pareil dans le para sport ?
MALF : Il y a un problème de médiatisation du para sport en général mais je n'identifie pas de gros effet levier genré. Je ne pense pas que le parasport féminin génère moins d'intérêt ou soit perçu comme moins « spectaculaire ». Ce recul de médiatisation et de l'intérêt du grand public possède une origine multifactorielle, comme notamment la typologie de handicap (plus sévère ou non médié par du matériel.

H.fr : A contrario, on remarque un intérêt croissant des sponsors pour le para sport, les femmes sont-elles aussi convoitées que les hommes ?
MALF : Là encore, c'est intimement lié à la typologie de handicap ou à la discipline pratiquée. C'est triste mais certains « profils » sont moins sollicités par les sponsors parce qu'ils ne répondent pas aux diktats de la féminité, comme on le disait précédemment. Mais il existe de grandes figures féminines, très bien identifiées, parfois même plus que dans le para sport masculin. Par exemple Marie Bochet, qui a remporté huit titres paralympiques en para ski alpin (et a été nommée, le 5 juillet 2023, coprésidente de la nouvelle commission des athlètes du CPSF, ndlr) et Sandrine Martinet, championne de para judo malvoyante et porte-drapeau lors des Jeux de Tokyo en 2021.

H.fr : Pourquoi elles ?
MALF : Elles ont un palmarès porteur, pratiquent un sport porteur et ont un handicap visible. Le handicap invisible peine encore à trouver sa place dans le champ médiatique...

H.fr : Et puis, il y a Marie-Amélie Le Fur !
MALF : (rires) C'est vrai ! Personnellement, je ne me suis jamais sentie moins valorisée que mes homologues masculins, il y avait une juste reconnaissance.

H.fr : Deux athlètes féminines qui vous ont particulièrement inspirée ?
MALF : J'ai été bercée par le parcours de Marie-José Perec, championne olympique de 400 mètres, l'une des plus belles disciplines pour moi. Une très grande athlète, d'une immense humilité ! Emmanuelle Assmann (ancienne escrimeuse, ndlr), à qui j'ai succédé à la tête du CPSF, a également marqué mon parcours d'athlète mais aussi de dirigeante. Si les Jeux paralympiques ont pris leur juste place dans Paris 2024, c'est grâce à elle, qui a fait en sorte que leur sémantique entre dans le langage courant.

H.fr : C'est important que le CPSF soit présidé par des femmes ?
MALF : C'est la force de l'exemple, qui permet d'ouvrir le champ des possibles, de mettre l'accent sur la pratique du para sport féminin et l'accessibilité pour les sportives. La Fédération française handisport, la plus importante du mouvement paralympique, est également dirigée par une femme, Guislaine Westelynck (ancienne nageuse, ndlr). C'est un symbole très fort qui permet de s'engager considérablement pour le sport féminin. L'enjeu est aussi de démontrer, par le biais de notre médiatisation et nos prises de parole, que d'autres femmes handicapées peuvent devenir de grandes sportives et dirigeantes. C'est encore rarement le cas... Moins de 20 % des comités paralympiques nationaux sont présidés par des femmes.

H.fr : Ça ne fait aucun doute, femme handicapée et sport, ça « matche » ?
MALF : Oui ça matche, et quel que soit le type de pratique, du sport loisir au haut niveau ! On déplore ce manque de féminisation au sein de la délégation paralympique mais également de nos programmes de détection, comme La Relève (Lire : La Relève : retour de la fabrique à champions paralympiques), où l'on peine à recruter de jeunes sportives. Or les bienfaits du sport en cas de handicap sont multiples et plus que reconnus ; il est essentiel de lever tous les verrous et d'arrêter cette surprotection qui laisse à penser que le sport est un domaine trop compétitif voire dangereux pour une jeune femme handicapée. C'est faux, vous pouvez faire du sport quand vous êtes handicapée !

© G. Mirand - CPSF

Partager sur :
  • LinkedIn
  • Twitter
  • Facebook
"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
Commentaires0 Réagissez à cet article

Thèmes :

Handicap.fr est gratuit, aidez-nous à le rester. Soutenez-nous !

Rappel :

  • Merci de bien vouloir éviter les messages diffamatoires, insultants, tendancieux...
  • Pour les questions personnelles générales, prenez contact avec nos assistants
  • Avant d'être affiché, votre message devra être validé via un mail que vous recevrez.