Musiciens malentendants : une cabine à musique "in-ouïe"

Permettre aux musiciens et mélomanes déficients auditifs de retrouver le plaisir d'écouter de la musique, c'est l'enjeu de la cabine 8.1 implantée à Paris. Bernard Hugon, audioprothésiste chez Audika, mène leur appareil auditif à la baguette.

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Si la musique adoucit les mœurs, elle peut aussi, à trop haute intensité, devenir nocive... Selon une étude Revopera, 30 % des musiciens classiques souffrent de troubles de l'audition et 60 % des artistes pop/rock, contre 10 % de la population française. Du fait de leur activité qui les expose en permanence au son (parfois plus de six heures par jour) et à des niveaux sonores très élevés, ils font partie des publics les plus touchés par ce handicap qui impacte d'abord les relations sociales, la parole... « Mais aussi le rapport à la musique, qui perd de sa beauté », relate Bernard Hugon. Musicien électroacousticien de formation, il est audioprothésiste depuis plus de vingt ans. En parallèle, depuis juin 2019, il accueille des musiciens et des mélomanes avec une déficience auditive dans la « cabine musique 8.1 », dans le 6e arrondissement de Paris, afin de leur permettre de retrouver le plaisir d'écouter de la musique. Un lieu « unique au monde », selon ses concepteurs ! Reportage.

Au-delà d'une réhabilitation de la parole

Pour Bernard Hugon, « la musique est le langage des émotions. Comment l'évaluer ? Comment mesurer l'impact du handicap sur cette dimension ? », telle est sa mission, sa passion. « Jusqu'à maintenant, la prise en charge de la surdité était uniquement dédiée à la réhabilitation de la parole. Les outils, la formation des professionnels, la fabrication des aides auditives... Tout était fait en ce sens. Aider à retrouver le plaisir d'écouter de la musique, c'est une première, précise-t-il. Et, avec l'avancée en âge, nous serons tous un jour concernés. » Ainsi, jusqu'en 2019, « il n'existait pas de dispositif répondant spécifiquement aux besoins de ces musiciens, poursuit le spécialiste. En effet, la mise en situation du jeu instrumental avec des aides auditives n'est pas possible dans une cabine d'enregistrement classique car elle absorbe le son ».

Un logiciel sur-mesure

Face à ce constat, les équipes d'Audika, orchestrées par Bernard Hugon, ont conçu cette cabine audiométrique qui présente des taux de réverbération et de volume spécifiques. Elle conjugue une qualité acoustique et des équipements spécialisés « exceptionnels » permettant « d'évaluer les besoins, de déterminer et de valider les réglages des aides auditives des musiciens instrumentistes et des mélomanes déficients auditifs ». Piloté par Bernard Hugon, cet outil innovant est un logiciel capable d'élaborer un programme adapté à chaque patient. « En amont, je les questionne sur leur histoire, leur pratique de la musique, avant de leur faire passer des tests pour évaluer leur capacité à reconnaître la mélodie, le timbre, le rythme », explique le spécialiste. Selon lui, « la déficience auditive occasionne une gêne plus immédiate au niveau de la parole. Les mots et les phrases perdent de leur sens, c'est donc une problématique sémantique » tandis que « l'impact sur la perception de la musique relève davantage d'une détérioration de la qualité sonore et d'une problématique esthétique, plus difficile à évaluer ». « Pour ces amateurs, la musique perd de sa brillance, de ses couleurs, de sa clarté », éclaircit Bernard Hugon.

« L'aide auditive agit alors comme un amplificateur extrêmement précis car la déficience n'est pas la même dans les graves et dans les aigus », détaille-t-il. « Concrètement, je place un microphone au niveau du tympan qui m'indique comment l'appareil auditif travaille dans l'oreille et ce qu'il fournit comme énergie. En parallèle, j'analyse son audiogramme, un graphique qui permet de mettre en évidence la perte de sensibilité auditive », ajoute-t-il. Son défi consiste alors à effectuer des réglages sur l'appareillage qui diffèrent selon l'instrument joué ou encore le degré de malentendance. « Chaque handicap est unique. A chaque patient, un nouveau tableau à traiter, de nouveaux paramètres à effectuer », indique-t-il.

Plusieurs séances nécessaires

Chaque séance dure environ une heure et plusieurs sont nécessaires pour répondre aux attentes spécifiques. Pour l'instant, cette cabine hors normes accueille des musiciens et des mélomanes un jour par semaine, « et la demande est en constante augmentation », selon Bernard Hugon. « Cela reste une niche », admet-il, « mais le besoin est criant ». Ici prennent place, des « quadra », des seniors, des jeunes aussi, de plus en plus nombreux à souffrir d'acouphènes et/ou d'hyperacousie (article en lien ci-dessous) ... « La santé auditive des jeunes, a fortiori, est en péril ! », alerte le spécialiste, pointant des « comportements à risque qui causent des traumatismes sonores irréversibles », notamment dû à une écoute trop forte de la musique dans les concerts ou via des écouteurs.

Un « guide de bonnes pratiques » à venir

Nombre de ces patients ont déjà rencontré Bernard dans le cadre de son activité d'audioprothésiste avant de le solliciter pour gommer une certaine « frustration » dans leur pratique musicale. « Un violoniste connu a par exemple fait appel à moi car son hyperacousie provoquait des problèmes de justesse dans la pratique de son instrument » raconte-t-il. Ce trouble de l'audition fréquent se caractérise par une hypersensibilité aux sons, les rendant dérangeants, voire douloureux. Après quelques séances, ledit musicien est parvenu à retrouver sa justesse... et à accorder ses violons. « Le monde des sons n'est-il pas extraordinaire ? », interroge Bernard Hugon qui annonce, d'ici fin 2022, la publication du premier « Guide des bonnes pratiques » pour la prise en charge du musicien et du mélomane déficient auditif, destiné aux professionnels. De quoi terminer l'année sur une bonne note...

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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