« Les Français sont les plus gros consommateurs d'anxiolytiques en Europe. » « Les jeunes vont de plus en plus mal. » « Une personne sur six aurait connu un épisode dépressif au cours de l'année écoulée. » Dans les médias, ces titres alarmistes deviennent familiers et interrogent : allons-nous vraiment de plus en plus mal ?
Spoiler alert : ces solitudes et ces douleurs n'ont pourtant rien de nouveau. Seule la manière dont nous les racontons a changé. Ainsi, lorsque Nicolas Demorand révèle, en 2025, qu'il vit avec un trouble bipolaire, beaucoup saluent son courage. D'autres lui écrivent pour le remercier. Pas seulement parce qu'ils se reconnaissent dans sa maladie, mais parce qu'ils retrouvent dans son récit quelque chose qui nous concerne tous. Cette fatigue de devoir toujours aller bien. Cette difficulté à montrer ses fragilités. Une parole qui se libère et qui constitue une avancée incontestable. Mais elle soulève aussi une question plus troublante. Assistons-nous réellement à une aggravation sans précédent des troubles psychiques ? Ou avons-nous appris à regarder autrement nos fragilités ?
Ce qui ne se disait pas
Par le passé, les dépressions se vivaient souvent à voix basse, parfois dans la honte. Les troubles bipolaires inspiraient - et inspirent encore - de nombreux préjugés. La schizophrénie, elle aussi, est longtemps restée méconnue et stigmatisée. Au bout du fil, Mickaël Worms-Ehrminger commence par saluer cette parole enfin libérée. Une conviction qui irrigue également son récent ouvrage Communiquer en santé mentale. Repères pour de nouvelles stratégies et pratiques (Presses de l'EHESP, janvier 2026). Pour ce docteur en santé publique et recherche clinique, cette visibilité nouvelle ne signifie pourtant pas que la souffrance était moindre autrefois.
« Je ne crois pas que les gens aillent massivement plus mal qu'avant, observe-t-il. En revanche, nous parlons beaucoup plus de santé mentale et nous avons tendance à interpréter sous ce prisme des expériences qui appartiennent pourtant à la vie elle-même. Un deuil, une séparation, une période de précarité ou simplement des moments de doute peuvent provoquer des symptômes anxieux ou dépressifs sans qu'il y ait nécessairement une maladie psychiatrique. » « Au fond, ajoute-t-il, le fait que nous en parlions davantage ne signifie pas forcément que nous souffrons davantage. »
Des chiffres qui racontent plusieurs histoires
Les données disponibles dessinent un paysage plus nuancé qu'il n'y paraît. Selon Santé publique France, près d'un adulte sur six a connu un épisode dépressif caractérisé au cours des douze derniers mois. Chez les adolescents et les jeunes adultes, plusieurs indicateurs se sont dégradés depuis la pandémie. Les passages aux urgences pour gestes suicidaires ont notamment augmenté chez les adolescentes. « Des chiffres qu'il convient toutefois d'interpréter avec prudence, les études incluant également certains gestes d'automutilation ou de scarification qui ne traduisent pas toujours une volonté de mourir », précise Mickaël Worms-Ehrminger, sans toutefois minimiser la souffrance réelle de ces jeunes. Les chiffres ne racontent pas tous la même histoire. Ainsi, dans son enquête EnCLASS publiée le 2 juin 2026, Santé publique France rapporte que huit collégiens sur dix et plus de sept lycéens sur dix ont une perception positive de leur vie actuelle. Quant au taux de suicide, il demeure élevé mais a globalement diminué depuis les années 1980. « L'économie de l'attention exige des titres alarmistes afin de provoquer plus d'engagement, de clics et de partages », analyse le chercheur. Il invite ainsi à se méfier des lectures trop univoques. « Parce que dire qu'un jeune sur cinq va mal attirera toujours davantage l'attention que rappeler que quatre sur cinq vont bien, tempère-t-il. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il n'existe pas de souffrance, mais nous devons nous garder d'une forme de catastrophisme permanent. »
Une époque qui supporte mal ses blessures
À l'occasion de la Grande cause nationale consacrée à la santé mentale 2025, reconduite en 2026, le Pr Antoine Pelissolo, psychiatre à l'hôpital Henri-Mondor à Créteil, rappelait sur son site qu'il fallait « déstigmatiser les maladies mentales, mais attention à ne pas en faire un simple effet de mode ni à banaliser les troubles psychiatriques ». Une nuance que partage Mickaël Worms-Ehrminger : « À force de vouloir éliminer toute forme de mal-être, on risque de faire croire qu'il serait anormal d'aller mal. Or la tristesse, la peur ou le découragement font partie de la condition humaine. Le problème n'est pas de souffrir. Le problème, c'est quand cette souffrance devient envahissante et empêche de vivre. »
Quelle différence entre émotion et maladie ?
Dans une revue publiée en mars 2026 dans Nature Reviews Psychology, la psychologue britannique Lucy Foulkes s'est intéressée aux effets parfois inattendus des campagnes de sensibilisation à la santé mentale. Non parce qu'elles seraient inutiles. Au contraire. Mais parce qu'à force de scruter nos émotions, nous finissons parfois par les interpréter autrement. Mickaël Worms-Ehrminger aime d'ailleurs rappeler que « cent pour cent de la population mondiale présente des symptômes anxieux ». « L'anxiété est une émotion normale, insiste-t-il. Ce qui importe, c'est de savoir quand elle devient si envahissante qu'elle altère réellement le quotidien. » Toute la difficulté consiste alors à distinguer la souffrance inhérente à la vie de celle qui devient maladie.
Quand les réponses se trouvent sur les réseaux sociaux
À 41 ans, Hélène découvre un soir une vidéo TikTok intitulée « Dix signes que vous êtes probablement TDAH sans le savoir. » Elle se reconnaît immédiatement. « J'avais l'impression qu'on m'expliquait enfin toute ma vie », raconte-t-elle. Le diagnostic posé quelques semaines plus tard ne confirmera pourtant aucun trouble du déficit de l'attention. Une expérience qui illustre combien l'autodiagnostic, à l'ère des réseaux sociaux, peut parfois brouiller la frontière entre les difficultés de la vie, des émotions universelles, et la maladie (Santé mentale : gare à l'autodiagnostic sur les réseaux). Pour le chercheur, ces situations sont de plus en plus fréquentes. « Les listes de symptômes sont parfois tellement générales que chacun peut s'y reconnaître, déplore Mickaël Worms-Ehrminger.
C'est un peu comme les horoscopes. Nous avons tous besoin de donner du sens à nos difficultés, mais toutes les particularités humaines ne relèvent pas d'une pathologie. » C'est ce qu'on appelle communément un biais de confirmation, soit la tendance à filtrer, à sélectionner les informations qui vont dans le sens de ce que nous croyons.
Le phénomène n'est pas sans risque. Certains influenceurs « en santé mentale » ou pseudo-thérapeutes prospèrent sur ces fragilités et promettent des réponses simples à des souffrances complexes, sans garde-fous médicaux. Des dérives sectaires peuvent également s'engouffrer dans cette quête de sens, en proposant des méthodes miracles ou des communautés d'appartenance particulièrement séduisantes pour des personnes en quête de réponses.
Derrière les mots, le handicap psychique
Parler davantage de santé mentale ne doit pas faire oublier ceux pour qui la souffrance psychique est devenue une maladie et parfois un véritable handicap invisible. Mickaël Worms-Ehrminger tient d'ailleurs à recentrer le débat sur ces situations souvent les plus lourdes. « Ceux qui souffrent le plus aujourd'hui sont souvent ceux qui allaient déjà mal avant. »
C'est là, selon lui, que se situe la véritable urgence. À mesure que la santé mentale est devenue un sujet de société, un paradoxe est apparu. Les discours sur le bien-être psychologique se sont multipliés, mais la réalité du handicap psychique reste largement méconnue. Schizophrénie, troubles bipolaires, dépressions sévères ou certains troubles anxieux peuvent pourtant avoir des conséquences très concrètes sur l'emploi, le logement, les relations sociales ou l'accès aux soins. Derrière les mots de la santé mentale, les maux les plus lourds demeurent souvent les moins visibles. Et derrière eux, des hommes et des femmes dont le quotidien est profondément bouleversé par une maladie que rien ne distingue au premier regard.
Redonner du pouvoir d'agir
À écouter certains débats, on finirait presque par croire que la souffrance psychique se résume à une affaire de neurotransmetteurs. Mickaël Worms-Ehrminger n'en est pas convaincu. « Nous avons peut-être oublié quelque chose d'essentiel, le temps de parole et l'alliance thérapeutique. Si moins de la moitié des patients répondent aux antidépresseurs, c'est bien que tout ne se joue pas dans la chimie du cerveau. » Depuis plusieurs années, la psychiatrie du rétablissement et la réhabilitation psychosociale remettent justement la personne au centre, en complément d'une médication si besoin et bien évidemment en accord et en discussion avec son médecin ou psychiatre. L'objectif n'est plus seulement de faire disparaître des symptômes. Il s'agit aussi de retrouver un logement, un travail, des relations, des projets, parfois simplement le goût du lendemain. Autrement dit, chacun peut peu à peu reprendre du pouvoir sur sa vie et retrouver sa place dans sa propre histoire.
Une autre idée du soin
Les êtres humains se révèlent rarement dans les questionnaires. Plus rarement encore dans les diagnostics notamment « sauvages ». Ils se découvrent dans leurs fragilités, leurs blessures, leurs élans et ces nuits qu'ils parviennent, un jour, à traverser. Au fond, le véritable enjeu de la santé mentale n'est peut-être pas de construire des vies sans ombre. Il est de faire en sorte que ceux qui traversent la nuit n'aient plus à le faire seuls. Peut-être est-ce là, finalement, la plus belle définition du soin.
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