Cannabis, alcool, médicaments, jeux vidéo… Les addictions touchent davantage les personnes en situation de handicap qu'on ne l'imagine. C'est particulièrement vrai pour le trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), désormais au cœur d'un nouveau guide national destiné aux professionnels de santé, construit par la Délégation interministérielle à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement (autisme, dys, TDAH, TDI), avec l'appui de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA). En effet, selon plusieurs études internationales, les personnes avec un TDAH présentent un risque significativement plus élevé de développer des troubles addictifs au cours de leur vie.
Combien de personnes TDAH addictes ?
Ainsi, d'après une étude de 2024 publiée dans la revue Comprehensive psychiatry, plus de 20 % des patients suivis pour un trouble addictif seraient concernés par le TDAH. Or, la présence de ce trouble du neurodéveloppement (TND) associé à une addiction entraîne un début de consommation plus précoce, des formes de dépendance plus sévères et un risque de rechute beaucoup plus élevé. Malgré ces chiffres, le TDAH est massivement sous-diagnostiqué dans les centres de soins en addictologie, car les symptômes du TDAH sont souvent confondus avec les effets des substances ou du sevrage.
Mais cette vulnérabilité dépasse le seul TDAH. Handicap psychique, troubles neurodéveloppementaux ou encore surdité : de nombreuses situations de handicap sont associées à des conduites addictives plus fréquentes. Une réalité encore peu repérée dans le médico-social.
Pourquoi le handicap expose-t-il plus aux addictions ?
Les spécialistes parlent de « comorbidités » ou de « co-occurrences ». Dans le TDAH, l'impulsivité, la recherche de stimulation ou les difficultés émotionnelles peuvent favoriser les consommations à risque. Beaucoup de patients semblent utiliser les substances comme une forme d'automédication, un pansement à leur mal-être. Pour d'autres handicaps, les mécanismes diffèrent : isolement social, anxiété, discriminations, fatigue psychique ou difficultés d'accès aux soins augmentent aussi la vulnérabilité. Chez les personnes sourdes, plusieurs travaux ont notamment montré une exposition accrue aux addictions, en lien avec des obstacles de communication et un moindre accès à la prévention.
Le public sourd, lui aussi, en première ligne
Le « Groupe addictions sourds », un programme national de santé et de recherche-action, financé par le Fonds de lutte contre les addictions, souligne une vulnérabilité singulière : si la consommation de tabac est moindre chez les personnes sourdes et malentendantes, l'usage de cannabis et de vin s'avère supérieur à la population générale. Ce public fait face à un « double isolement » dramatique, où la souffrance psychique et les idées suicidaires sont plus prégnantes, souvent exacerbées par un obstacle majeur à l'accès aux soins. En France, le « Groupe addictions sourds » estime que 7 000 à 8 000 personnes sourdes souffrent de problèmes liés à l'alcool et près de 10 000 sont fumeuses, avec plusieurs centaines d'entre elles en grande détresse, faute de professionnels maîtrisant la LSF. Pour répondre à ce tabou et à cette « honte » persistante, des initiatives innovantes comme des sevrages en LSF au CHU de Montpellier ou des outils d'auto-évaluation adaptés ont été déployés, rappelant que la lutte contre les addictions, dont le coût social global s'élève à plus de 250 milliards d'euros par an, doit impérativement intégrer la spécificité de tous les handicaps pour être efficace.
Un guide pour mieux repérer les troubles addictifs
Face à ce constat, les pouvoirs publics et les acteurs de l'addictologie tendent à faire changer ce paradigme. Le nouveau guide national vise à aider médecins, psychiatres, professionnels du handicap et du médico-social à mieux détecter les addictions chez les personnes avec un TDAH. Objectif : éviter les errances diagnostiques, les prises en charge fragmentées, favoriser des parcours de soins coordonnées (multidisciplinaires), et « diffuser des repères fondés sur les recommandations scientifiques et les bonnes pratiques professionnelles ».
Car les troubles addictifs restent souvent invisibles derrière le handicap, ou inversement. « On traite parfois l'addiction sans voir le TDAH sous-jacent », alertent les professionnels. « Les travaux doivent se poursuivre afin que les structures d'addictologie soient pleinement reconnues comme des acteurs de l'accompagnement du TDAH. Des réflexions seront nécessaires, notamment sur l'éventuel élargissement de la primo-prescription aux médecins formés, afin de faciliter l'accès au méthylphénidate (médicament utilisé dans le TDAH, ndlr) », ajoute de son côté Étienne Pot, délégué interministériel à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement.
Vers une prise en charge globale du handicap psychique
Le guide insiste sur la nécessité d'une approche coordonnée entre santé mentale, addictologie et accompagnement du handicap. Un enjeu majeur alors que les troubles psychiques représentent déjà la première cause d'entrée dans l'addiction sévère selon plusieurs études françaises. Derrière cette démarche, une idée forte : impossible aujourd'hui de penser le handicap sans prendre en compte les vulnérabilités psychiques et addictives qui l'accompagnent. Une évolution essentielle pour mieux protéger des publics encore trop souvent laissés à la marge des politiques de prévention.
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