Toucher et handicap : donner du plaisir, l'essentiel ?

Le toucher banni des établissements médico-sociaux, par peur, par pudeur ? Joël Savatofski dirige l'Ecole européenne de toucher-massage® qui propose des formations dédiées à ces personnels. La personne handicapée n'est pas qu'un objet de soins.

30 décembre 2018 • Par

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Handicap.fr : Votre Ecole européenne de toucher-massage® est présente sur les salons dédiés au handicap ? Quel rapport ?
Joël Savatofski : J'ai envie de développer la notion de bien-être et de plaisir également pour les personnes en situation de handicap. Ce n'est pas exactement le kiné qui est en moi qui parle mais plutôt celui a mené un vaste travail de recherche dans le domaine du bien-être. Beaucoup de visiteurs sur ces salons avouent qu'ils n'ont jamais été massés. Je suis effaré !  Ils me disent : 'Mon kiné ne me masse pas, il me fait seulement faire des mouvements, c'est parfois douloureux. Qu'est que j'aimerais être massé !'. De même, la plupart des écoles de massage de bien-être n'enseignent pas le massage en direction des personnes handicapées, sans doute par méconnaissance de la différence ou peut-être par peur de blesser.

H.fr : Pourquoi avoir mis cela en place des formations de toucher-massage dédiées aux personnels des établissements médico-sociaux ou des hôpitaux ?
JS : Toutes les personnes, qu'elles soient en psychiatrie, en médecine générale ou avec un handicap, doivent pouvoir bénéficier des bienfaits de la communication par le toucher. Or ce n'est malheureusement pas le cas, et de très loin. Nous avons rencontré d'immenses résistances, principalement en psychiatrie ; dans ce milieu, on ne touche pas !  Freud ne touchait pas mais certains de ses disciples ont compris que le contact pouvait être bénéfique. C'est de là qu'est née cette idée. J'avais également été sollicité par l'APAJH (Association pour adultes et jeunes handicapés) pour intervenir dans ses centres, durant les vacances. J'y ai vu à quel point le fait de toucher ces personnes était important pour elles. Je me suis adapté à ce public, j'ai dû prendre du recul, comprendre aussi que, parfois, ce n'était pas le bon moment. Et puis j'ai eu la chance d'être entouré d'une équipe prête à relever ce défi…

H.fr : A quand remonte la mise en place de ces formations ?
JS : Une petite dizaine d'années, 5 à 6 ans pour les maladies psychiques.

H.fr : Concernant la santé mentale, comment procéder, par exemple, avec des personnes schizophrènes et bipolaires ?
JS : Je vais être honnête, c'est moins mon domaine. Mais je collabore avec Rolande Duboisset, qui a travaillé dans le domaine de la santé mentale ; elle a mis nos techniques en pratique, et revenait enthousiaste, à chaque fois, en me disant 'Ça a marché', même si, avec certains publics, comme les personnes autistes ou avec Alzheimer, il était nécessaire de prendre quelques précautions et d'être patient. Les techniques sont les mêmes mais il y a une façon de faire, on mise sur des gestes enveloppants, contenants, plutôt dans la lenteur, avec un rythme régulier, de dix minutes à une heure, il n'y a pas de règle.

H.fr : Les praticiens sont-ils à l'aise face à ce public ?
JS : Pas toujours. Le problème majeur que je rencontre depuis que j'ai ouvert mon école c'est le manque de confiance des praticiens en eux-mêmes. J'entends souvent : 'Je ne sais pas, j'ai un doute, peut-être vais-je faire mal…'. Pour cette raison, mon premier enseignement consiste à les mettre à l'aise. Il faut qu'ils aient d'abord confiance en leurs capacités, dans leurs gestes. C'est l'objectif N°1 de mon école : donner et faire confiance !

H.fr : Les professionnels du médico-social se rendent-ils compte que leurs résidents ont également besoin de ressentir du plaisir ? Il y a un vaste débat autour de l'accompagnement sexuel qui n'est pas forcement « sexuel » mais aussi intime, la personne revendiquant également la possibilité d'être touchée, caressée…
JS : Oui, tout à fait. Vous venez d'employer un mot qui retient mon attention : plaisir ! Ce n'était pas facile au début, on pensait même que mon école était une secte, parce que dès que vous parlez de quelque chose qui n'est pas dans la norme et pas dans le soin (au sens de soigner), on vous attaque. La première chose que je dis aux gens, c'est que, en tant que soignant, vous devez accepter l'idée d'entrer dans une relation de plaisir, pour la personne et pour vous-même. Il faut que ça fasse du bien aux deux, celui qui donne et celui qui reçoit, que ce ne soit surtout pas une contrainte. Pour cela, les techniques que j'ai mises au point sont toutes abordables facilement, ludiques, créatives, et laissent une place à l'intuition. Mais il y a encore de nombreux préjugés autour de cette question. Et avec ces histoires de harcèlement et d'abus, c'est parfois compliqué.

H.fr : L'idée que la personne handicapée, même lourdement, n'est plus seulement un objet de soin mais peut aussi faire du sport, se divertir, se cultiver, fait son chemin ?
JS : Bien sûr. Ces aspects ont été mis de côté, on est tous tombés dans le panneau et c'est une sacrée remise en question.

H.fr : Vous avez le sentiment que les soignants ont vraiment envie de donner cela ?
JS : Oui. Les premiers qui viennent à moi, ce sont les aides-soignants ; c'est un public fantastique, au cœur du problème, dévoué, avec l'envie de faire. Mais beaucoup n'osent pas, par peur de prendre des initiatives qui pourraient déplaire à leur hiérarchie. Les choses sont heureusement en train de changer, doucement, grâce, notamment, aux réseaux sociaux, un peu aux médias et à notre école aussi, on s'y emploie depuis plus de 20 ans. La France a beau être en avance sur la médecine « technique », ce n'est pas le cas sur l'aspect relationnel. Par rapport au toucher, on est vraiment très en retard.

H.fr : Les choses se libèrent davantage dans d'autres pays ?  
JS : Oui, par exemple en Belgique. Ça n'a rien à voir. Les kinés belges sont très ouverts à ces questions ; les Suisses, les Allemands, les Espagnols et les pays nordiques, évidemment, aussi. En France, on vous met dans des cases, il y a les praticiens de bien-être® d'un côté, dont on ne veut reconnaître la compétence, et les kinés de l'autre, qui estiment avoir le monopole du toucher. Mais c'est un toucher mécanique et il n'y a pas de formation à la relation à l'autre. C'est comme les psys, leur boulot c'est d'écouter les gens alors c'est comme s'ils disaient aux aides-soignants : 'Vous ne pouvez pas écouter, vous n'êtes pas formés'. Or chacun peut écouter et peut aussi toucher/masser car c'est l'acte le plus naturel du monde. Je ne dis pas qu'on en a tous les capacités mais enlevons déjà les peurs et, après, ouvrons-nous. Ne soyons pas complexés, le plaisir ne serait-il finalement pas l'essentiel ?

H.fr : Les personnes handicapées peuvent-elles également suivre vos formations ?
JS : Evidemment. J'ai, par exemple, formé une personne qui était hémiplégique. Ce n'était pas facile mais elle souhaitait vraiment le faire… Elle a réussi avec un peu d'aide, tellement heureuse de donner. Nous avons également formé de nombreux mal ou non-voyants, une jeune trisomique… Les personnes handicapées de la vision ont développé le toucher, un avantage précieux. Une fois qu'elles ont repéré les contours du corps, leurs mains s'expriment naturellement, sentent du bout des doigts, c'est merveilleux et passionnant.

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