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Gregory Dunesme, équipier du Défi intégration

Résumé : Gregory Dunesme, paraplégique, devait embarquer sur le Jolokia pour relever le 'Défi intégration'. Mais des complications l'ont contraint à rester à quai. Retour sur un abandon qui reste pourtant une des plus belles expériences de sa vie.

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Handicap.fr : Etes-vous un marin heureux ?
Grégory Dunesme : Ce Défi, c'est trois ans de ma vie, trois ans de folie. J'y ai mis le nez, la main, et le bras qui est parti avec... A l'entraînement, on a navigué près de 100 jours entre l'Irlande et l'Espagne. Alors c'est évidemment du positif à 99 % !

H : Et pourtant, vous avez du renoncer à prendre le départ, à la dernière minute, pour quelle raison ?
GD : J'étais à bout, affaibli par des infections urinaires, des problèmes inflammatoires et dermatologiques. J'ai demandé à avoir davantage de temps de récupération quelques semaines avant le départ mais le skipper m'a dit « Il est trop tard Greg, il n'est plus temps de réorganiser notre fonctionnement ». Le ton est assez vite monté entre nous. Je le comprends aussi car le but de ce Défi était de démontrer qu'une équipe mixte handis et valides pouvait être aussi performante qu'une équipe classique. Nous n'étions évidemment pas là pour faire une croisière, puisqu'il y avait un objectif de record. Entraîneur et skipper étaient très à l'écoute de mes besoins en phase préparatoire. Mais je manquais d'expérience et, lorsque les entraînements se sont intensifiés, je n'ai plus su gérer. Je suis allé au bout de mes limites, pendant plusieurs mois, et puis un jour j'ai craqué.

H : Mais vous saviez certainement que vous alliez endurer les conditions de vie extrêmes de tout marin ?
GD : Oui. Le contrat, c'était : « Tourner à bord en quarts de 4h et en équipe, et se préparer à encaisser ». La voile de course est un monde viril et il ne faut pas trop s'écouter, même lorsqu'on a mal ou peur. Je croyais en être capable. J'ai 41 ans, dont 17 en fauteuil, j'ai roulé ma bosse et je me suis toujours pris par la peau des fesses. C'était mon rêve absolu, mais je n'ai pas pris la pleine mesure des contraintes de la course au large et des limites imposées par mon handicap.

H : Le constat est décevant ; il sous-entend qu'une personne handicapée ne peut pas être aussi performante qu'un valide ?
GD : Elle a, comme tout un chacun, d'immenses capacités, mais à condition de bénéficier de certains aménagements. Mes limites mentales ont dépassé de loin mes limites physiques ! Chaque handicap a ses problématiques que l'on ne peut pas occulter. La fatigabilité d'un paraplégique est différente de celle d'un amputé. Elle agit parfois sur l'organisme de façon ingérable. J'avais, par exemple, besoin de beaucoup plus de temps et d'énergie pour enfiler mes vêtements de quart, d'un coussin baudrier pour protéger ma peau des escarres, mon dos était cisaillé par le mouvement des vagues avec un impact douloureux sur ma scoliose. Mon corps était quasi à l'agonie.

H : Et pourtant un nageur amputé est capable de traverser la Manche ?
GD : Oui, mais je doute que cet exploit ait été accompli sans quelques conséquences physiques. Les grandes prouesses ne se font pas sans dommage. Il m'a fallu des mois pour me remettre de cette aventure.

H : L'équipage vous a-t-il reproché d'être un peu tire au flanc ?
GD : Disons qu'on n'a pas compris que je sois réellement épuisé. Je pense que l'équipage n'avait pas été suffisamment préparé aux particularités d'un handicap. Eric, mon skipper, était toujours persuadé que je pouvais en faire davantage. Il a eu raison à 99%. Alors j'ai tout donné, je suis allé au bout, jusqu'à devoir déclarer forfait. Nous n'avons pas su gérer le curseur de la limite. Il y avait 150 000 euros d'aménagements spécifiques sur le bateau, et je crois que c'est aussi pour cela que l'équipage est blessé car il s'est défoncé à trouver des solutions pour que ce projet aboutisse...

H : Certains, pourtant, déplorent que les équipiers handicapés (en fauteuil) n'aient pas pu mener cette aventure à son terme et se montrent très virulent à l'égard des organisateurs. Quel est votre état d'esprit ?
GD : Je ne me pose pas en victime. On ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs ! J'ai toujours défendu le Défi et je ne vais pas me mettre, aujourd'hui, à tirer sur l'ambulance. Je leur en ai voulu, certes, mais, a posteriori, ils avaient raison car, dans l'état où j'étais, je faisais courir un danger à l'équipe. Il y a eu des tensions internes et des incompréhensions dont on n'a pas encore tiré toutes les conclusions mais il y aura certainement une suite. Le Défi Intégration n'est pas un échec ; il en appellera d'autres...

H : Quelle est la morale de cette aventure ?
GD : Qu'une personne handicapée pourra repousser ses limites très loin et transcender son handicap, mais ne pourra jamais en faire autant qu'un valide. Il lui faut des aménagements techniques, horaires ou de l'aide. Et pourtant, je me suis senti un équipier à part entière à bord. Certaines erreurs auraient pu être dramatiques et j'ai assumé pleinement mon rôle, avec une grande fierté. Je n'ai jamais mis l'équipage en danger même s'il fallait, pour cela, que je me surpasse.

H : Alors à bas le discours qui prétend et exige que nous soyons tous semblables ?
GD : Oui, arrêtons de vouloir tout normaliser ! Ce système qui veut rendre tous les individus identiques, au mépris de leurs particularités. Dans cette aventure, j'ai découvert que je pouvais repousser mes limites même si je consommais énormément d'énergie pour m'habiller, me déplacer, manœuvrer. Je n'avais pas envie d'être le vilain petit canard qui se plaint. Je voulais démontrer que le handicap n'est pas toujours un état triste, lourd et douloureux. Je ne me reproche qu'une chose : avoir manqué de jugeote, de réflexion et de communication. Le Défi Intégration aura été une grande aventure personnelle. Il m'aura fait évoluer humainement, professionnellement, et m'aura persuadé de ma passion pour la mer.

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