Prix littéraire: le handicap, 2 histoires bouleversantes

Résumé : Le handicap inaugure cette semaine de prix littéraires. Philippe Lançon, rescapé des attentats de Charlie Hebdo, et Élisabeth de Fontenay reçoivent le prix Femina. Une reconstruction éprouvante pour l'un, le handicap mental d'un frère pour l'autre.

Par , le 

Réagissez à cet article !

Le lambeau, de Philippe Lançon

« On écrit pour les vivants mais en pensant aux morts ». Philippe Lançon n'est pas mort mais il s'en est fallu de peu. Si une partie de lui s'en est allée lors de l'attaque terroriste perpétrée contre la rédaction de Charlie Hebdo, l'autre a pris le dessus pour écrire un livre, témoigner mais aussi rendre hommage. Le 5 novembre 2018, Le Lambeau (Gallimard) reçoit le prix Femina, à l'unanimité... ou presque (une voix contre). Celui qui faisait figure d'outsider inaugure finalement cette semaine des récompenses littéraires en remportant la première de la série. Le journaliste et romancier crée ainsi la surprise et vient recevoir son prix en personne, sa première apparition publique depuis l'attentat.

Pour vivre, il feint d'être mort

Les faits, tout le monde les connaît. Le matin du 7 janvier 2015, les journalistes de Charlie Hebdo sont en pleine conférence de rédaction lorsqu'ils sont attaqués par deux hommes cagoulés et armés. Au total, douze personnes perdent la vie. Dans son livre, Philippe Lançon va plus loin que les simples faits. Il livre les coulisses de cette tragédie, décortique chacune de ses émotions. « J'étais maintenant à terre, sur le ventre, les yeux pas encore fermés, quand j'ai entendu le bruit des balles sortir tout à fait de la farce, de l'enfance, du dessin, et se rapprocher du caisson ou du rêve dans lequel je me trouvais », écrit-il. Ces balles lui arracheront le bas du visage, quelques minutes plus tard. « J'ai tourné ma langue dans ma bouche et j'ai senti des morceaux de dents qui flottaient un peu partout », se souvient-il. Pour s'en sortir, il feint d'être mort. « J'ai su plus tard que la salle de rédaction était une mare de sang mais (...) si je baignais dedans, je ne le voyais presque pas ». L'écrivain consacre un seul et unique chapitre à l'événement. Le reste, il le réserve à sa reconstruction.

Une reconstruction morale et physique

Une longue et douloureuse reconstruction, aussi bien physique que morale, qu'il raconte en quinze chapitres. Le lecteur est plongé dans la tête de l'auteur qui livre ses émotions les plus profondes, les plus sombres aussi. Pas de place pour la peine ; « Je n'avais pas du chagrin, j'étais le chagrin », écrit-il. Il rend également hommage à l'univers médical et évoque avec bienveillance les infirmières et les médecins qui ont veillé sur lui tout au long de son séjour à l'hôpital. Bien qu'un exutoire salvateur, ce livre n'a pas été son « moyen de survivre ». « La survie a eu lieu avant, à l'hôpital, au jour le jour, d'opérations en séances de rééducation et, aussi, bien sûr, en famille et avec les amis. Je n'ai commencé à écrire 'Le Lambeau' que quand la vie me semblait à peu près assurée », confie-t-il. Enfin, un ultime hommage à son père, décédé juste avant la parution du livre, qui lui a rendu visite presque quotidiennement lorsqu'il n'avait plus ni voix ni mâchoire mais, à la place, des tuyaux recouvrant tout son corps. Le paradoxe veut que son père entre à l'hôpital lorsqu'il en sort… 

Celui que beaucoup de critiques considèrent comme le « meilleur livre de l'année » est en lice pour le prix Interallié (décerné le 14 novembre) et le Renaudot. Pour ce dernier, le verdict vient de tomber : c'est une autre collaboratrice de Charlie Hebdo qui a été récompensé mais le jury a tenu à attribuer un « prix spécial » à Philippe Lançon. Une première dans l'histoire du Renaudot !

Gaspard de la nuit, d'Élisabeth de Fontenay

La philosophe Élisabeth de Fontenay s'est également illustrée lors de cette cérémonie. Son livre Gaspard de la nuit (Stock) a remporté le prix Femina 2018 du meilleur essai. Elle retrace la vie de son frère cadet, aujourd'hui âgé de 80 ans et atteint d'un handicap mental. La sœur fait le portrait de son frère absent, à lui-même et pour les autres, autrefois assommé par les neuroleptiques. Elle le connaît mieux que quiconque puisqu'elle en a la charge depuis la disparition de leurs parents. En écrivant ce livre, Elisabeth de Fontenay semble redonner une voix à cet homme quasi-mutique, qui « ne connait pas le 'je' », et restitue l'histoire de sa vie, de sa famille. Pourquoi ? « Pour l'inscrire moins illisiblement dans la communauté des hommes », répond-elle. Celui qu'elle a renommé « Gaspard » vit actuellement dans une institution toulousaine pour personnes handicapées. Dans son livre, sa sœur dénonce « l'allergie à l'être différent », des êtres qu'elles estiment pourtant « dénués de méchanceté ». Elle déplore un monde qui « conduit à exclure de l'humanité ceux qui ne remplissent pas les critères décisifs ». L'auteure cède alors sa place à la porte-parole. Elle parle pour ceux qui ne le peuvent, soutient les personnes atteintes de handicap mental et plus largement celle qualifiées de « différentes ».

Réagissez à cet article !  

Handicap.fr vous suggère les liens suivants :

Sur Handicap.fr

"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"


Soumettre votre avis

Rappel :

  • Merci de bien vouloir éviter les messages diffamatoires, insultants, tendancieux...
  • Pour les questions personnelles générales, prenez contact avec nos assistants
  • Avant d'être affiché, votre message devra être validé via un mail que vous recevrez.

Haut

Recevez la newsletter Handicap.fr