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Afghanistan: lorsque les amputés fraternisent

Au centre de réhabilitation du Comité de la Croix Rouge de Kaboul, les soldats afghans et les combattants talibans sont simplement des patients. Amputés, ils viennent réapprendre à marcher et parfois fraternisent. Un havre de paix en pleine guerre.

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Par Michel Moutot

Dans la salle où ils apprennent à marcher avec leurs prothèses, il n'y a plus de soldats afghans ou de combattants talibans. Il n'y a que des personnes amputées aux prises avec leurs handicaps qui se côtoient, s'ignorent ou fraternisent. Le centre de réhabilitation du Comité international de la Croix Rouge (CICR) à Kaboul, en Afghanistan, les accueille sans poser de question et leur offre la possibilité de remarcher, dans un pays où les personnes handicapées sont traditionnellement abandonnées à la charge de leurs familles.

«Plus de querelles ni d'ennemis »

Lundi matin Mullah Yacoub, un taliban de 44 ans qui avait déjà perdu une jambe avant de passer quatre ans et demi à Guantanamo et Khair Mohammad, 32 ans, sergent de l'armée afghane amputé des membres inférieurs en février, ajustent leurs prothèses, à trois mètres l'un de l'autre. "Nous n'avons plus de querelle avec quiconque. Nous pardonnons à tous et ne considérons plus personne comme un ennemi", assure l'ancien combattant islamiste, turban noir et masque chirurgical plaqué sur une barbe hirsute teinte au henné. Il assure avoir été injustement interné, à cause d'une erreur d'identité, sur la base américaine à Cuba puis avoir été emprisonné plusieurs années, à son retour.

«Tous égaux»

Le sous-officier, barbe bien taillée et maillot du Real Madrid, est assis en face de lui, dans la pièce affectée à l'apprentissage de la marche. Essouflé, il se repose après des premiers pas hésitants, entre des barres parallèles. "Les problèmes entre nous appartiennent au passé", confie-t-il à l'AFP. "Les talibans étaient nos ennemis et je les ai combattus quand j'étais en bonne santé, mais la situation a changé. Ils sont au pouvoir. Bien sûr on a peur d'eux, mais ici c'est une clinique internationale, ouverte à tous. Nous avons tous les mêmes problèmes, alors nous avons des relations normales". Fahd, jeune taliban de vingt ans qui n'accepte de révéler que son prénom, a perdu ses deux tibias dans l'explosion d'une roquette il y a quatre mois, dans la province de Paktiya (sud-est). Calot traditionnel brodé et châle sur la tête, gilet couleur camouflage, il est venu accompagné d'un camarade, lui aussi combattant islamiste, essayer ses prothèses. "Ici, nous sommes tous égaux", dit-il. "La paix règne maintenant."

Le handicap abolit les différences

Le centre de Kaboul (le CICR en a sept dans le pays) est dirigé par Alberto Cairo, charismatique physiothérapeute italien de 69 ans, arrivé dans le pays il y a plus de trente ans et jamais reparti. Mains dans les poches de sa blouse blanche marquée "Alberto", il porte sur eux un regard tendre et chaleureux. "Anciens soldats, talibans, vieux communistes, chez nous ils sont tous ensemble", dit l'homme connu pour avoir aidé près de 200 000 Afghans à remarcher, pressenti en 2010 pour le Nobel de la Paix. "Ils s'assoient, se parlent, boivent le thé, parfois prennent des selfies". "D'une certaine façon, cet endroit est magique. Quand ils arrivent ici, ils voient bien que tout le monde est pareil. Une personne handicapée est une personne handicapée. Le handicap abolit les différences. En plus de trente ans, nous n'avons jamais eu le moindre problème, la moindre dispute".

«Un patient est un patient»

Dans les ateliers, équipés de machine-outils dignes d'une grosse PME, hommes et femmes se côtoient, tout naturellement, depuis toujours. Rien n'a changé depuis le 15 août et l'entrée des talibans dans la ville. Les unes façonnent les moules en plâtre, passent au four les feuilles de polypropylène pour les attendrir, les autres ajustent les armatures métalliques des prothèses orthopédiques. Tous participent à la fabrication d'appareillages simples mais efficaces, qui ont fait leurs preuves depuis le début du programme en 1988. "Quand les Talibans sont arrivés, ils nous ont dit : 'S'il vous plaît, continuez à faire ce que vous faites'. Ils savent qu'ils ont besoin de nous. Un patient est un patient", sourit Alberto Cairo, qui a vu cinq régimes différents se succéder au pouvoir à Kaboul et hausse les épaules quand on lui demande s'il est inquiet du retour au pouvoir des islamistes radicaux.

«Discrimination positive»

Sur les 317 employés du centre, 300 sont handicapés, passés par les salles de rééducation. "Nous appliquons la discrimination positive", ajoute-t-il. "Nous ne formons et n'employons que des personnes handicapées. Parce que personne d'autre ne leur donnerait de travail". Dans la longue salle d'apprentissage de la marche, traversée de deux lignes parallèles oranges entre lesquelles ont été peintes des empreintes vertes, l'un des instructeurs en blouse kaki passe de l'ancien soldat au jeune taliban. Il rajuste une prothèse, corrige une attitude, encourage, réconforte. Sous son pantalon, le pied artificiel est à peine visible.

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