« Je peux le faire. » Ce n'est pas une simple phrase. C'est une affirmation, un déclic, un pouvoir retrouvé. Pour Marie-Paule, bénévole en situation de handicap, ces mots marquent le passage du statut d'aidée à celui d'aidante. Ils donnent aussi leur nom à une étude d'impact dévoilée par l'association Benenova, qui milite pour un bénévolat inclusif (Association : Benenova facilite l'engagement bénévole), à l'occasion de la Journée internationale des personnes handicapées, le 3 décembre 2025. Menée par le cabinet Eexiste sur quatre territoires (Paris, Lille, Rennes, Nantes), l'enquête "Je peux le faire" interroge l'accessibilité réelle du bénévolat aux personnes en situation de handicap et met en lumière ses effets concrets quand il devient possible, accompagné et choisi.
Le paradoxe d'un monde associatif pas si inclusif
Et la réponse ne se fait pas attendre. « Le monde associatif, pourtant perçu comme inclusif, reste peu accessible aux bénévoles en situation de handicap », affirment les auteurs de l'étude. Peur de ne pas être à la hauteur, complexité des démarches, manque d'accompagnement, préjugés persistants… Les freins sont nombreux et souvent invisibles. Résultat : l'envie d'agir est là mais l'accès ne suit pas. « La structure que je suis allé voir avant Benenova n'a pas voulu de moi parce que j'étais 'trop handicapé pour faire du bénévolat' », déplore Patrice, 36 ans. Un témoignage brut qui interroge nos évidences collectives sur l'engagement citoyen.
Une transformation individuelle et collective
« La société française est marquée par des inégalités et le monde associatif n'y échappe pas, pointe Benenova. L'inclusion est souvent pensée pour les bénéficiaires mais, plus rarement, pour les bénévoles, pourtant au cœur de la vie associative. » Par ailleurs, les personnes qui s'engagent sont majoritairement diplômées et insérées socialement*.
Face à ces constats, l'association développe, depuis 2017, un programme de bénévolat inclusif. Missions ponctuelles ou collectives, sans compétences prérequises, accompagnement individualisé : ici, l'engagement s'adapte aux personnes, et non l'inverse. « En permettant à chacun de passer d'aidé à aidant, le programme enclenche une véritable transformation », souligne l'étude.
Un sentiment d'utilité et d'appartenance au collectif
Depuis 2020, 424 personnes ont été accompagnées, représentant plus de 4 000 heures d'engagement. Le bénévolat inclusif agit comme un puissant levier de développement personnel, à travers trois effets convergents. Le premier : un sentiment d'utilité et de réciprocité, leur permettant de mesurer leur contribution et de retrouver une place de citoyen actif. Résultat ? Plus d'autonomie et d'autodétermination. « Je ne vois plus du tout la vie de la même façon. Ça m'a beaucoup redonné confiance en moi », se réjouit Vanessa, 43 ans. Les bénévoles découvrent également qu'ils peuvent « prendre du plaisir à agir » et qu'ils ont « des capacités », se félicitent plusieurs d'entre eux.
Les missions offrent aussi des expériences sociales nouvelles : interactions variées, convivialité, reconnaissance informelle. Autant de leviers qui nourrissent le sentiment d'appartenance au collectif. « Un moteur essentiel d'épanouissement personnel », selon les auteurs.
Handicap psychique : des effets thérapeutiques reconnus
L'étude met également en lumière les vertus thérapeutiques du bénévolat inclusif, notamment pour les personnes en situation de handicap psychique. L'engagement régulier crée un cadre, un rythme, une structure. Il réduit l'isolement, favorise la régulation émotionnelle et stimule l'ouverture aux autres. « Ces effets cumulatifs favorisent un rétablissement en santé mentale », soulignent les auteurs, en s'appuyant sur les travaux du Céapsy (Centre ressource troubles psychiques Île-de-France, 2023). « Ça m'apporte une stabilité psychologique et me crée une bonne hygiène de vie, plutôt que de rester chez moi. Plus j'en fais, mieux je me sens », témoigne Damien, 32 ans, bénévole accompagné à Lille.
Un tremplin vers l'insertion professionnelle
Pour près d'un quart des bénévoles interrogés (24 %), l'engagement répond aussi à une envie : se rapprocher du monde professionnel. « Dans une société où le travail est un vecteur de reconnaissance, d'intégration et d'appartenance collective, en être exclu représente un facteur majeur d'isolement et de marginalisation. » Or, pour les personnes en situation de handicap, l'accès à l'emploi demeure inégal : le taux de chômage atteint encore 12 %, contre 7 % pour l'ensemble de la population (Handicap: 12 %, un taux de chômage au plus bas depuis 8 ans). « Elles se heurtent souvent à une présomption d'incompétence qui les relègue en marge », constate l'étude. Le bénévolat inclusif entend proposer une réponse « originale » en permettant de « participer à une activité utile à la société tout en offrant un cadre plus souple et moins normé que l'emploi salarié ».
Des associations qui adoptent un nouveau regard
L'impact ne s'arrête pas aux bénévoles. Du côté des associations accueillantes, l'enquête révèle une « création de liens, une mixité des publics et un enrichissement mutuel ». Accueillir des bénévoles en situation de handicap oblige à repenser les pratiques, à adapter les outils, à expliciter les consignes, parfois à ralentir. Mais surtout, cela fait bouger les lignes. Près de la moitié des partenaires (47 %) évoquent un « changement de regard » sur les personnes accompagnées. Ainsi le bénévolat inclusif apparaît comme une richesse partagée. «Je peux le faire» démontre que « lorsqu'une personne s'engage, c'est tout un écosystème qui apprend à mieux inclure ».
Des recommandations pour un bénévolat vraiment inclusif
Au-delà du constat, Benenova élabore « un protocole de soin collectif pour une société plus résiliente et en meilleure santé ». Pour rendre cet engagement possible, l'association recommande de rendre le bénévolat « plus accessible et valorisant », notamment en diversifiant les missions inclusives, en renforçant l'accueil et l'accompagnement des bénévoles et en créant des espaces de convivialité et de décision partagée. Elle appelle aussi les structures du champ du handicap à « rompre avec la présomption d'incompétence » et à reconnaître le bénévolat comme « un véritable outil d'autonomie, de rétablissement et de citoyenneté ». Enfin, les associations sont invitées à renforcer la qualité de l'accueil et la culture de l'inclusion : former et sensibiliser les équipes, préparer des missions réellement accessibles, soigner le climat relationnel mais aussi favoriser la mixité et le « faire avec », condition essentielle pour faire de l'inclusion une transformation durable plutôt qu'un simple principe affiché.
Une chaîne vertueuse pour réparer le lien social
Face à une société « fragilisée par la solitude, l'exclusion et la fragmentation », Benenova défend une conviction forte : « À l'image de l'alimentation ou de l'activité physique, le lien social est aujourd'hui reconnu comme un déterminant majeur de la santé ». En ce sens, l'enquête "Je peux le faire" montre que le bénévolat inclusif agit à la fois comme un outil « préventif et réparateur » : il crée des relations et ouvre des espaces d'action partagée. « Cette étude ne clôt pas une réflexion mais elle l'ouvre », concluent ses auteurs, qui appellent à repenser durablement l'accès à l'engagement citoyen et à écouter, enfin, celles et ceux qui affirment : « Je peux le faire. »
* Recherches et solidarités, La France bénévole, 2025
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