« Ce n'est pas un bilan, c'est une honte. » La phrase de Michaël Jeremiasz sera l'un des rares moments de la matinée à véritablement rompre avec le ton institutionnel de la 7e Conférence nationale du handicap (CNH). Longuement applaudi, son coup de gueule viendra rappeler, derrière les discours et les promesses, l'impatience des personnes handicapées face aux résultats des politiques publiques.
Quelques heures plus tôt, pourtant, tout est soigneusement orchestré.
Bobigny (Seine-Saint-Denis), le 4 septembre 2026, 9 heures passées de quelques minutes. 600 personnes sont réunies dans le grand hall multisport du bâtiment (presque) flambant neuf du Pôle de référence inclusif sportif métropolitain (Prisme), au cœur d'un vaste plateau omnisport modulable, bétonné, encadré par des gradins. Pour l'occasion, il est transformé cette fois en un vaste plateau de débat solennel, aux couleurs bleu-blanc-rouge, entouré de larges écrans de retransmission de l'évènement, avec sous-titrage en direct, traduction en langue des signes française (LSF) et désormais, en audiodescription.
Les spectateurs, venus en nombre (les gradins sont occupés en quasi intégralité) n'attendent pas l'entrée en scène de sportifs de haut niveau, quoique… En effet, Théo Curin, nageur quadri-amputé et animateur télé, s'apprête à officier la 7e Conférence nationale du handicap, aux côtés de Virginie Dubost, influenceuse en fauteuil roulant et Laetitia Bernard, journaliste aveugle. Côté public, les fauteuils roulants ne sont pas isolés au fond de la salle mais bien intégrées au milieu des tribunes. Pendant ce temps, plus de 5 000 participants virtuels sont connectées ailleurs en France. Pour cette 7e CNH, le gouvernement a voulu donner à l'événement une dimension plus « collective ». Dans les préfectures comme à Bobigny, la même conférence est suivie en simultané.
Un fil rouge : l'accessibilité
Un mot est sur toutes les lèvres, lors de la première série de prise de parole : l'accessibilité, « fil conducteur » de cette 7e édition de la CNH, d'après Andréa Khoshkhou, déléguée interministérielle à l'accessibilité. « Chaque édition a apporté sa grande ambition. Cette fois, nous opérons une « évolution sémantique essentielle : nous devons faire converger la définition du handicap de la loi de 2005 avec celle consacrée par la convention des Nations Unies qui reconnait que le handicap résulte de l'interaction entre les personnes et les barrières qui peuvent faire obstacle à leur participation dans la société », précise la ministre déléguée en charge des Personnes handicapées, Camille Gaillard-Minier. Nous devons « faire de l'accessibilité universelle un réflexe », complète la première intervenante.
Une échéance en ligne de mire : les présidentielles
Côté personnes concernées, l'heure n'est pas encore au règlement de comptes mais à l'exigence de résultats. Dans un contexte politique tendu, à quelques mois de la prochaine présidentielle, la pression monte. « Regardons loin ! Le CNCPH (Conseil national consultatif des personnes handicapées, ndlr) ne vous demande pas de faire davantage de politiques du handicap, mais de construire les politiques publiques avec les personnes handicapées. Ce n'est pas plus exigeant, c'est au contraire plus simple », martèle Jérémy Boroy, son président. Une prise de parole qui a longuement résonné dans l'assemblée, saluée par une ovation nourrie.
Des sujets longtemps invisibles
Les temps de parole introductifs sont suivis des tables-rondes thématiques sur l'école, l'enseignement supérieur, l'emploi, l'habitat, la simplification administrative (…) avec des témoignages de personnes concernées et interpellations des ministères représentés. Parmi les 29 stands installés autour de la conférence, certains témoignent d'une volonté d'élargir le champ des sujets abordés, en dehors des conférences. La vie intime et sexuelle des personnes handicapées dispose ainsi, pour la première fois dans ce format, d'un espace dédié. D'autres stands portent sur l'accès aux soins, les aides techniques, les mobilités et les transports, la culture, le sport et les loisirs, les vacances accessibles ou encore le soutien aux aidants. Le numérique, l'accès aux droits et les enjeux liés aux troubles du neurodéveloppement figurent également parmi les thèmes représentés. Un ensemble qui donne une place à des sujets jusque-là moins visibles dans les rendez-vous institutionnels consacrés au handicap.
L'État attendu au tournant
« Les moyens doivent être à la hauteur : les communes demandent la création d'un fonds dédié à l'accessibilité universelle », ajoute la maire de Quimper, Isabelle Assih, admettant que les collectivités ne peuvent faire cavaliers seuls. Et de contextualiser une « urgence » : « 2027 sera une année électorale sensible, dangereuse. L'accès à la citoyenneté est un enjeu démocratique fort. Il ne peut reposer que sur une volonté nationale clairement affichée. Sachons être collectivement à la hauteur de cet enjeu ». « Il faut que ces huit mois soient utiles, on doit agir vite », corrobore Arnaud de Broca, président du Collectif handicaps.
Les regards sont graves et attentifs quand Luc Gateau, président de l'Unapei, prend la parole. Aidance, emploi, école, santé : il passe en revue plusieurs enjeux majeurs et pointe, chiffres à l'appui, les failles persistantes de la politique du handicap. « Près d'un tiers des personnes handicapées déclarent ne pas pouvoir accéder aux soins dont elles ont besoin. Les familles sont contraintes d'assumer des responsabilités qui devraient relever de la solidarité nationale. »
« Ce n'est pas un bilan, c'est une honte »
Et puis parfois la colère, non contenue. Celle de Michael Jérémiaz dans le sillage de Jeux de Paris 2024 tant porteurs d'espoirs. Espoirs déçus ? « Dans la France de 2026, des millions de gens meurent à petit feu, lance-t-il dans une logorrhée convaincue, des millions de personnes handicapées passent à côté de leur vie. Ce n'est pas un bilan, c'est une honte. Deux ans après les Jeux, les politiques publiques n'ont pas suivi. Les personnes handicapées seront-elles enfin considérées dans vos programmes pour la France ? Faites appliquer la loi, faites du handicap une thématique centrale d'évaluation des politiques publiques. Nous sommes ici nombreux à vous souffler de très belles idées. Il est temps que nous prenions la parole, que nous fassions notre révolution ! » Le temps s'arrête.
L'un des rares discours à véritablement marquer la matinée, sinon le plus frontal, est bien celui de Michaël Jeremiasz. Il tranche avec les belles phrases de circonstance. Un coup de gueule lancé face à un parterre de ministres silencieux, mais longuement nourri par les applaudissements de la salle. Difficile, après cela, pour Théo Curin d'enchaîner, alors que se prépare la venue d'Emmanuel Macron pour le discours de clôture. A 12h30, le président de la République apparaît dans une assemblée silencieuse.
Le temps des actes
À sept mois de l'élection présidentielle, la CNH s'est voulue un rendez-vous de continuité, sans grande surprise. Le message martelé en coulisses comme à la tribune : la politique du handicap ne doit pas s'interrompre avec l'ouverture de la période électorale. Reste désormais à savoir quelle place ces engagements occuperont dans les politiques publiques de la prochaine mandature.
©Clotilde Costil


