Ecole inclusive : les enseignants handicapés à l'abandon ?

Délaissés, contraints de se justifier, parfois harcelés... Les enseignants handicapés ont la vie dure. Pour mettre en lumière ces oubliés, Florence Dumas-Castets a co-créé l'Anthen, une asso qui lutte pour améliorer leurs conditions de travail.

23 décembre 2019 • Par

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H.fr : A quoi ressemble le quotidien d'une professeure en situation de handicap ?
Florence Dumas-Castets : Professeure de lettres dans un lycée depuis une vingtaine d'années, j'ai toujours bénéficié d'une RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). Je souffre d'un spina bifida, une malformation congénitale de la colonne vertébrale, une maladie très complexe avec de lourdes conséquences au quotidien. Mais ça ne m'empêche pas de travailler ! Et j'aime particulièrement mon métier.

H.fr : A temps complet ?
FDC : Durant dix ans. Puis l'évolution de la maladie m'a poussée à demander des aménagements de poste de travail et d'horaires... Une âpre bataille dans l'Education nationale ! Aujourd'hui, je travaille à temps partiel de droit pour handicap, mais non compensé financièrement. J'ai cours uniquement le matin, et toujours dans la même salle, avec une journée de pause en milieu de semaine. Sans cela, travailler me serait impossible.

H.fr : Quels types d'aménagements avez-vous réclamés ?
FDC : Il faut savoir que, dans l'Education nationale, nous sommes tous logés à la même enseigne et devons, notamment, nous asseoir sur des chaises en bois. Impossible pour moi de tenir plus de trois minutes ou de rester longtemps debout. J'ai donc demandé un siège ergonomique, que j'ai obtenu après de longues et laborieuses démarches. Je bénéficie également d'un plan de travail incliné, d'un siège « assis debout » qui me permet d'écrire au tableau sans être trop cambrée et d'un visio-projecteur. Bon, maintenant il y en a dans toutes les classes mais à l'époque c'était rare !

H.fr : Pourquoi devoir se battre pour les obtenir ?
FDC : Le souci majeur, c'est la lenteur. Quand vous entreprenez une démarche, vous ne savez jamais quand elle va aboutir. Il existe pourtant un correspondant handicap dans chaque rectorat et un service de médecine de prévention qui croulent bien souvent sous les demandes. D'autre part, dans l'Education nationale, il n'existe pas de médecine du travail. C'est à nous de demander un rendez-vous médical en cas de besoin, et on l'obtient... ou pas, parce qu'ils sont débordés, peu nombreux, voire inexistants. Dans certaines académies, il n'y a aucun médecin pour suivre les personnels. Ceux qui ont besoin d'un aménagement de poste n'ont donc aucun interlocuteur et se retrouvent sans solution ; leur vie professionnelle est alors particulièrement difficile à gérer.

H.fr : Comment expliquer ce manque de suivi ?
FDC : Les moyens n'ont pas été déployés. On parle beaucoup d'inclusion scolaire pour les élèves en situation de handicap, et c'est très bien, mais quid des enseignants ? Nous recevons très peu d'informations et sommes contraints de nous débrouiller seuls. Quant aux correspondants handicap, ils sont désignés, sans être volontaires, et on sent qu'ils n'ont pas une grande marge de manœuvre.

H.fr : Des actions de sensibilisation ont-elles été menées pour changer la donne ?
FDC : Il y a quelques années, une campagne de communication sur le handicap dans l'Education nationale a été lancée mais c'était surtout pour augmenter le quota. Au fond, il y a un manque criant de moyens, de volonté. Pour preuve, il y a plusieurs années, j'ai dû aller devant le tribunal administratif car l'administration m'avait refusé un allégement de service pour raison médicale, au motif que j'en avais déjà bénéficié, alors que c'était prévu dans les textes. Je venais de me casser la hanche et avais subi une opération, ma situation s'était donc aggravée. J'ai finalement obtenu gain de cause. Mais tout le monde ne peut pas se lancer dans une bataille juridique, cela demande beaucoup d'énergie, du temps, des moyens, ne serait-ce que pour payer un avocat... Au fond, je n'ai rien gagné, si ce n'est le fait de leur montrer qu'ils avaient tort, j'ai simplement fait valoir mon droit. J'ai renouvelé ma demande cette année, à laquelle ils ont répondu par la négative, une fois de plus. La raison ? « Manque de moyens  et situation non priorisée », du fait qu'il y a une explosion des demandes.

H.fr : Il y a pourtant des budgets dédiés au sein du FIPHFP (fonds pour l'insertion des travailleurs handicapés dans le public)...
FDC : On est d'accord... Mais ces budgets, nous n'en voyons pas trop la couleur ou alors c'est très long.

H.fr : Vous n'êtes malheureusement pas un cas isolé, et c'est la raison pour laquelle vous et six autres professeurs en situation de handicap avez créé, en octobre 2019, l'Association nationale des travailleurs handicapés (ou en ALD) de l'Education nationale (ANTHEN), ainsi qu'un forum de discussion sur Facebook (Parlons handicap et ALD la page d'ANTHEN/Stylos rouges)...
FDC : En effet. Sur le forum, les témoignages de refus pour raison strictement économique pullulent, nous avons à connaître parfois des situations dramatiques gérées avec trop de froideur. Notre forum regroupe près de 800 membres aux problématiques très diverses.

H.fr : Quel est l'objectif de ce groupe ?
FDC : Au fil des semaines, nous nous sommes rendu compte qu'il y avait un véritable besoin d'échanges et de communication sur nos droits. Ce qui nous a amené à publier le « manifeste revendicatif pour l'amélioration des conditions d'exercice et de vie des collègues handicapés ou atteints de maladies invalidantes ». L'objectif : revendiquer nos désirs, nos besoins et la manière dont nous voudrions être considérés, aidés, mais aussi celle dont nous souhaiterions faire évoluer nos relations avec notre administration.

H.fr : Quelles sont vos priorités ?
FDC : Il y en a tellement... Favoriser les allégements de service, concevoir une cellule de suivi réactive en cas d'urgence, des correspondants administratifs formés, à notre écoute. Chaque année, nous devons justifier notre situation et recréer un dossier alors qu'en général, quand on rentre avec une RQTH, on ne la perd pas en cours de route ! Autres requêtes : créer des commissions départementales académiques de concertation pour nous accompagner, une uniformisation et une clarification des décisions parce qu'actuellement les règles changent d'une académie à l'autre et des lois se décrètent localement...On pourrait aussi penser à créer davantage d'allégements de service ou à permettre aux personnels en situation de handicap de diminuer peu à peu leur activité à l'approche de la retraite.

H.fr : Vous parlez surtout de maintien dans l'emploi. Qu'en est-il pour l'intégration ? L'Education nationale fait-elle des efforts pour intégrer des nouveaux personnels en situation de handicap ?
FDC : Le problème n'est pas tellement l'intégration, c'est plutôt l'après qui est compliqué... Et je ne vous parle pas de la formation continue, de l'accès aux stages par exemple, des difficultés d'accès à des postes adaptés (CNED, etc...)

H.fr : Cette association est la première du genre ?
FDC : Oui, notamment parce que c'est compliqué à gérer, en plus du travail et de nos combats. Mais cela répond à une nécessité, celle d'accompagner des personnels en détresse et de proposer au ministère des améliorations urgentes pour ce qui concerne la gestion de ces personnels spécifiques.

H.fr : Votre prochain combat ?
FDC : Nous avons envoyé une lettre à notre ministre Jean-Michel Blanquer pour lui proposer que notre association collabore avec le ministère sur la situation des personnels handicapés. Son chef de cabinet nous a assuré que notre demande avait été transmise au directeur général des ressources humaines. Nous espérons pouvoir lui faire parvenir notre manifeste pour mettre en lumière la situation des enseignants handicapés, pour l'heure, totalement éludée du débat public.

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