Justaucorps enfilé, paupières semées de paillettes, Camille, 19 ans, s'avance vers une audition persuadée que sa place est sur scène. Porteuse de trisomie 21, elle rêve d'intégrer une troupe de danse semi-professionnelle. À ses côtés, sa sœur Agathe, 15 ans, plus secrète et moins enthousiaste, préférerait filer à une fête. En à peine quinze minutes, C'est ma sœur fait jaillir de leurs différences un amour profond. Présenté au festival Off-Courts de Trouville-sur-Mer (Calvados), organisé du 5 au 11 septembre 2026, le film de Zoé Pelchat a reçu, ex æquo avec Ultra forte de Catherine Lepage, le Prix du public Québec.
Une audition drôle et cruelle
L'annonce promettait une troupe ouverte à la « diversité ». Mais lorsque Camille se présente devant les recruteurs, le vernis se craquelle. Le handicap ne faisait manifestement pas partie du tableau. Personne ne formule pourtant un refus clair. On hésite, on se consulte du regard, on cherche des mots assez doux pour refermer la porte sans paraître brutal. De ce malaise naissent les scènes les plus drôles. Plus les recruteurs s'efforcent de préserver les apparences, plus leurs préjugés se mettent à nu. Face à leurs précautions embarrassées, Camille reste désarmante de simplicité. Elle n'est pas venue demander leur compassion mais présenter la danse qu'elle a préparée. Le scénario de Léalie Ferland Tanguay saisit avec finesse une discrimination qui avance masquée. Elle se glisse dans une sollicitude excessive, des sourires gênés et des conseils prétendument protecteurs. Jamais le corps de Camille n'apparaît comme le problème. La véritable limite réside dans le regard d'un milieu incapable d'imaginer une danseuse qui ne corresponde pas à ses normes.
Sœurs envers et contre tout
Agathe aime profondément son aînée sans vouloir devenir seulement celle qui l'accompagne, l'attend ou la protège. Elle aussi cherche sa place, loin de l'ombre portée du handicap. Mais au fil de l'audition, elle découvre la violence feutrée à laquelle Camille se heurte. La jeune fille, d'abord pressée de reprendre le cours de sa propre vie, doit choisir la place qu'elle souhaite désormais occuper auprès d'elle. Le film préserve l'ambivalence de leur relation. Agathe peut vouloir s'éloigner sans cesser d'aimer. Camille peut avoir besoin de sa sœur sans renoncer à son autonomie. Ni héroïne providentielle ni jeune femme à sauver, elles avancent avec leurs élans, leurs impatiences et leurs contradictions. Zoé Pelchat dit avoir imaginé « Camille comme le soleil, Agathe comme la lune ». Florence Saint-Yves, découverte sur TikTok, offre à la première une présence éclatante qui interdit de la réduire à sa trisomie. Face à elle, Anne Florence compose une cadette plus intérieure, tiraillée entre son désir d'indépendance et son attachement viscéral à son aînée.
Filmer le handicap sans angélisme
Zoé Pelchat filme le handicap sans angélisme ni démonstration appuyée. Révélée par la websérie Dominos, récompensée à Canneseries, Zoé Pelchat s'intéresse volontiers aux femmes qui tentent de s'affranchir du regard des autres. Lune suivait une ancienne détenue cherchant à reprendre pied dans la société. Gaby les collines, sélectionné à la Berlinale et au Festival international du film de Toronto, explorait les bouleversements de l'adolescence. Avec C'est ma sœur, la Québécoise aborde pour la première fois directement le handicap et les préjugés qu'il suscite. Sa caméra attentive aux gestes, aux silences et aux couleurs laisse Camille exister pleinement. Le film ne célèbre pas une jeune femme qui danserait « malgré » son handicap. Il défend son droit à tenter sa chance et à être jugée sur ce qu'elle propose. Le récit ouvre aussi les portes d'une histoire plus vaste, celle de deux sœurs qui grandissent et cherchent chacune leur place. Des personnages attachants, une relation complexe, de l'humour, de la tendresse et un véritable conflit dramatique composent déjà la matière d'un formidable long métrage.
Après Trouville, C'est ma sœur poursuit sa route, avec notamment une sélection annoncée au Festival du film d'auteur de Val-Morin, au Québec. De festival en festival, ces quelques minutes lumineuses pourraient bien imposer Zoé Pelchat comme une cinéaste à suivre.


