C'est une journée d'été comme il en existe tant pour Frédéric Maggiani. Le lieutenant sapeur-pompier du Service départemental d'incendie et de secours (Sdis) des Bouches-du-Rhône, alors âgé de 31 ans, est envoyé sur une opération « banale » d'incendie dans l'arrière-pays marseillais, le 24 juillet 2004. Sur place, une situation habituelle pour ces soldats du feu, mais non moins dangereuse : « Nous étions face à un embrasement généralisé de vallons remplis de gaz, ceux-là mêmes qui sentent bon la Provence », raconte Frédéric Maggiani, dans un accent qui fleure, lui aussi, « bon » la garrigue et le soleil.
Un retour de flammes
« Quand les conditions sont réunies pour une inflammation, ça fabrique un chalumeau qui nous revient dessus », précise le pompier, qui évoque un « phénomène connu mais imprévisible », notamment pendant la phase de lutte contre l'incendie. À croire que le trentenaire de l'époque avait déjà pressenti le retour des flammes. Frédéric Maggiani ne peut cette fois éviter le « chalumeau ». Son premier réflexe est de traverser le brasier qui le sépare du camion, où se trouve le premier point d'eau et peut-être son salut. « Quand j'arrive au fourgon d'incendie, lui aussi en feu, je m'effondre et je me dis : "Je vais mourir." Je pense alors à mes enfants. »
Le conducteur de l'engin en proie aux flammes lui hurle de rentrer. Au moment de lui attraper la main pour le tirer dans l'habitacle, il arrache à Frédéric, devenu une « torche humaine », ce qui lui reste de peau brûlée. « Vous voyez les tortures du Moyen Âge ? On en est là. C'est atrocement douloureux », se remémore le Marseillais, qui reste conscient jusqu'à sa prise en charge médicale.
Arrivé à l'hôpital par hélicoptère, Frédéric Maggiani minimise pourtant la gravité de son état et s'imagine rester alité un mois seulement. Cette période durera finalement six mois. Les blessures sont si profondes qu'il est placé dans un coma artificiel, en réanimation. Ses paupières sont suturées - une tarsorrhaphie - afin de les protéger et d'éviter leur rétraction. Après la lueur des flammes, Frédéric doit vivre enfermé dans son corps et dans la pénombre pendant la moitié d'une année, d'abord dans une chambre stérile et chauffée, puis en rééducation à Hyères, dans le Var.
« Qu'ai-je raté ? »
Une situation propice aux ruminations : « Vous vous repassez le film en boucle : "Qu'ai-je raté ?" » Outre le choc de l'accident, chaque intervention médicale est un supplice et ravive le traumatisme de la douleur, qu'il décrit comme celle d'un écorché vif. « Ça faisait tellement mal. J'en étais arrivé à un point où, lorsque j'entendais un bruit que j'associais à la présence d'une personne proche de ma chambre, notamment une infirmière venue changer mes pansements, les douleurs recommençaient. Ça me donnait probablement la chair de poule qui, elle-même, redéclenchait les spasmes », raconte-t-il. Le pompier a aussi connu des idées noires : « J'étais incapable de bouger, alors ça traverse l'esprit. On se demande ce qu'on va devenir. »
Le regard des autres, même s'il ne peut encore le percevoir directement, les yeux toujours clos, est lui aussi difficile à affronter. Il se souvient de collègues « durs à cuire, tomber dans ses bras », lui expliquant, après son hospitalisation, qu'ils n'osaient pas affronter cette réalité. Autre étape difficile : accepter son nouveau visage. « Avant de voir mes enfants, je souhaitais d'abord apprivoiser mon nouveau visage. » Un chirurgien lui tend un miroir après avoir retiré ses bandages. « Je ne pensais pas être autant amoché », admet le pompier qui, en homme déterminé, accepte finalement son nouveau reflet et décide de revoir sa famille.
Courir pour reprendre le dessus
C'est ainsi que Frédéric Maggiani franchit les différentes étapes du parcours de « grand brûlé », en se fixant des objectifs à court ou moyen terme, qui « lui permettaient de tenir ». Un psychiatre lui rend visite à l'hôpital, avant son transfert en rééducation, et le rassure sur son devenir psychique. « Tu vas t'en sortir, t'es un costaud », lui aurait-il dit. Et de fait, comme en opération, Maggiani fait preuve d'une ténacité à toute épreuve, allant au-delà de ce que les médecins imaginaient possible. Son ergothérapeute refroidit toutefois ses ardeurs lorsqu'il lui demande : « Quand est-ce que je pourrai recourir ? » Réponse : « Il faut déjà remarcher. »
Malgré ses yeux fermés, à peine éclairés par un « petit trou », vexé par la réponse du professionnel de santé, il rassemble dès le lendemain les quelques forces qui lui restent et s'élance dans ce qui sera sa première course. Trois fois par semaine, il court, malgré un champ de vision réduit, les douleurs et les démangeaisons liées aux brûlures. « Je me répétais que la douleur n'est qu'une information transmise au cerveau. »
Retour au feu
C'est sur cette lancée que le sapeur-pompier rentre à domicile en janvier 2005, six mois (seulement) après l'accident. Trois ans plus tard, il reprend le chemin de la caserne et prend le commandement de la structure. S'il reste désormais dédié au commandement des opérations, sans intervenir directement au cœur des incendies, il se lance peu de temps après sa reprise dans un « exercice à feu réel sans rien dire à personne ». Il admet ne pas appréhender le feu, voire aimer l'adrénaline que lui procure le combat contre les grands incendies. C'est ainsi qu'il se retrouve au cœur des opérations de secours lors des incendies qui frappent les forêts de Fontainebleau puis la Gironde, durement touchées à l'été 2026.
« J'ai des collègues qui se sont vu mourir face à des fronts de flammes qui leur arrivaient dessus. Certains ne veulent pas y retourner », témoigne aujourd'hui le quinquagénaire. Et d'ajouter : « Crans-Montana a redéclenché beaucoup de choses dans l'esprit de chacun, et notamment dans celui des grands brûlés. » Pour lui, l'entraînement constitue le meilleur rempart contre la peur et le syndrome de stress post-traumatique : « On répète sans cesse nos gammes, avec une montée en compétences qui permet de s'aguerrir. Et pour ceux dont la crainte de mourir est trop forte, il faut aussi l'accepter. »
© Frédéric Maggiani


