Handicap : le silence, une autre idée des vacances

Pour certaines personnes vivant avec un handicap ou une maladie chronique, le choix des vacances commence par celui d'un environnement calme. Une façon de limiter la surcharge sensorielle et de retrouver un véritable temps de récupération.

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Un homme seul au milieu de la nature

Les premiers vacanciers s'installent sur la plage. Les enfants courent déjà vers la mer, les conversations se mêlent aux cris des mouettes tandis qu'une enceinte portable ajoute sa musique au brouhaha de la plage. Une femme observe la scène quelques instants puis s'éloigne. Derrière la grille du parc Gulbenkian, à Benerville-sur-Mer (Calvados), le contraste est saisissant. Créé par la Fondation Calouste Gulbenkian, ce jardin paysager de quatre hectares dans lequel elle se rend offre un véritable havre de paix. Sous les grands arbres, seuls le bruissement des feuilles, le chant d'un merle et le craquement du gravier accompagnent sa promenade. Ici, l'été a gardé une tout autre sonorité. Emmanuelle présente une hypersensibilité sensorielle particulièrement marquée pour les sons. Chaque été, elle préfère débourser quelques euros, le prix de sa tranquilité, pour passer le seuil de ce refuge de verdure plutôt que de s'installer sur une plage bondée. « Ce que je viens chercher en vacances, c'est le calme et le silence, sinon je craque », confie-t-elle.

Quand le cerveau ne filtre plus

Emmanuelle est loin d'être un cas isolé. Dans un entretien accordé en 2025 à la revue Cerveau & Psycho, Valérie Rozec, docteure en psychologie de l'environnement et responsable du pôle formations et prévention du Centre d'information sur le bruit (CidB), rappelle : « Nous avons tendance à nous habituer au bruit, mais cela ne signifie pas que notre organisme s'y adapte ». En d'autres termes, même lorsque nous cessons d'y prêter attention, le bruit continue à mobiliser notre cerveau. Ainsi, chez la plupart d'entre nous, le cerveau effectue un tri permanent. Une conversation est mise en avant, le ronronnement d'une climatisation passe au second plan, un claquement de porte est rapidement oublié. Mais chez certaines personnes, ce filtre fonctionne différemment. Les sons semblent parvenir avec la même intensité et le cerveau peine à hiérarchiser les informations. Une journée à la plage, un marché estival ou un restaurant animé peuvent alors devenir particulièrement éprouvants.

Le calme comme « écologie intérieure »

Ce besoin de calme concerne des réalités très diverses. Il est notamment observé dans certains troubles du neurodéveloppement, comme les troubles du spectre de l'autisme, mais aussi dans l'hyperacousie, les acouphènes, certaines séquelles de traumatisme crânien ou encore la migraine. D'autres personnes confrontées à une dépression, à un trouble anxieux ou à certaines maladies psychiques recherchent également des environnements plus apaisés, même si les mécanismes en jeu sont différents. « Nous ne sommes pas faits pour être envahis par tant de bruits, explique Marie Romanens, psychothérapeute et psychanalyste, autrice de Pour une écologie intérieure. Renouer avec le sauvage, aux éd. Le Souffle d'or. Après des millénaires passés au rythme de la nature, notre cerveau et nos rythmes biologiques restent profondément attirés par les environnements apaisés, les grands espaces et, bien sûr, le silence. » Cette aspiration au calme répondrait aussi à un besoin ancien, presque instinctif, de renouer avec notre passé de chasseurs-cueilleurs.

Une fatigue invisible

« Nous avons tendance à nous habituer au bruit sans réaliser l'énergie qu'il nous demande », poursuit Valérie Rozec dans l'entretien accordé à Cerveau & Psycho. Cette sollicitation permanente contribue à la fatigue mentale, en particulier chez les personnes les plus sensibles aux stimulations sensorielles. D'où l'importance, souligne la spécialiste, de ménager de véritables pauses au calme pour permettre au cerveau de récupérer. Cette quête de calme ne traduit donc ni une fragilité ni un refus de la vie sociale. Elle répond à un véritable besoin de récupération. Dans un quotidien saturé de conversations, de circulation, d'écrans et de notifications, retrouver des moments de faible stimulation permet de reprendre son souffle et d'aborder plus sereinement les activités du quotidien.

Des vacances sur mesure

Choisir un hébergement bien isolé, emporter un casque antibruit ou des bouchons d'oreille, repérer à l'avance des lieux où s'accorder quelques minutes de calme, privilégier les espaces naturels… Pour beaucoup de personnes, ces précautions ne relèvent pas du confort mais de l'accessibilité. Elles sont d'autant plus importantes que le bruit mobilise en permanence notre attention. En limitant les sollicitations sonores, elles permettent de préserver son énergie et de profiter pleinement du séjour. Ces conseils rejoignent ceux de la Maison de l'autisme, qui recommande également de voyager, lorsque cela est possible, hors saison et de préparer en amont son environnement sensoriel.

Loin du bruit... et de la fureur

Nathalie en a fait une véritable philosophie de vie. Cette quinquagénaire, concernée par un trouble du neurodéveloppement, a hâte de quitter définitivement la région parisienne. « Cela fait déjà des années que je regarde les endroits où il y a le moins de monde pour bien organiser mes vacances, raconte-t-elle. Alors, le jour de ma retraite... » Pour ce jour tant attendu, son choix s'est porté sur l'Orne, le département le moins densément peuplé de Normandie. Une façon, explique-t-elle, de préserver son équilibre au quotidien. En fauteuil roulant, Georges partage ce même besoin de calme : « J'adore la musique, mais j'ai renoncé aux festivals, même s'ils sont tous de plus en plus accessibles, avoue le trentenaire. Ce n'est pas la musique qui m'épuise, c'est tout ce qu'il y a autour. Il faut se mouvoir dans la foule, le bruit, les annonces, les conversations et parfois même s'excuser de prendre tant de place avec son fauteuil. À la fin, je n'entends plus rien, je ne profite plus de rien. »

Qu'il s'agisse de partir hors saison, de privilégier un petit hébergement, de marcher sur une plage encore déserte ou simplement de s'accorder des moments à l'écart, ces choix ne relèvent pas du confort. Ils permettent à beaucoup de personnes en situation de handicap ou vivant avec une maladie chronique de profiter de vacances réellement réparatrices, sans s'épuiser avant même d'avoir pu en profiter.

Retrouver un paysage sonore

Le silence n'est pas toujours synonyme d'absence de bruit. Pour beaucoup, il se niche dans le ressac des vagues, le souffle du vent dans les arbres, le chant des oiseaux ou le murmure d'un ruisseau. Même au cœur de l'été, il existe encore des plages préservées, des sentiers forestiers ou des vallées où ces sons reprennent naturellement le dessus dès que l'on s'éloigne des lieux les plus fréquentés. D'autres préfèrent pousser plus loin l'expérience. De nombreux monastères et abbayes accueillent, croyants ou non, des personnes venues passer quelques jours dans un cadre propice au silence, à la lecture, à la marche ou à la contemplation. Une parenthèse loin des sollicitations permanentes du quotidien. Pour David Le Breton, sociologue et anthropologue, le silence n'est jamais un vide. Il permet de retrouver une présence à soi-même et au monde, d'être davantage attentif aux sensations, aux paysages et aux autres. Une autre manière, peut-être, d'habiter ses vacances...

Le silence, un équilibre à trouver

Le besoin de calme ne passe pas forcément par des vacances hors de prix. Les retraites silencieuses, les cures dans le désert et autres séjours consacrés au ressourcement séduisent un public de plus en plus large, souvent citadin, mais leurs tarifs peuvent rapidement atteindre plusieurs centaines d'euros. Or, pour beaucoup, quelques heures passées dans un parc, une forêt, une abbaye ouverte au public ou sur une plage encore déserte offrent déjà cette parenthèse de calme recherchée, sans engager de dépenses importantes. De plus, ces retraites reposent souvent sur la pratique de la méditation. Si ses bénéfices sont largement documentés, plusieurs psychiatres rappellent toutefois qu'elle ne convient pas à toutes les situations et qu'elle doit être supervisée sous avis médical. En règle générale, elle est contre-indiquée chez les personnes souffrant d'épilepsie, d'idées suicidaires, de schizophrénie, de troubles obsessionnels compulsifs (toc), de troubles psychotiques sévères ou traversant un épisode maniaque ou dépressif aigu. Mieux vaut donc choisir des intervenants qualifiés et demander un avis médical en cas de pathologie psychiatrique.

Le silence retrouvé

Trouver le bon environnement reste néanmoins une démarche profondément personnelle. Pour certains, ce sera une plage au lever du soleil. Pour d'autres, un chemin forestier, le jardin d'une abbaye ou un parc à l'écart de l'agitation estivale. Ou, pourquoi pas, le temps d'un tête-à-tête silencieux avec une œuvre monochrome, « peinture sans paroles, libérée de toute sollicitation, de toute représentation et même de toute interprétation », comme l'écrit le neuroscientifique Michel Le Van Quyen. Dans son ouvrage Cerveau et silence, les clés de la créativité et de la sérénité (Flammarion), il résume cette nécessité en une phrase : « Le cerveau a besoin de silence pour se régénérer. C'est un besoin biologique fondamental ». Le plus beau souvenir de vacances ne tient alors pas forcément à une destination lointaine ni à une activité spectaculaire. Pour certaines personnes, le vrai dépaysement commence lorsque le bruit cesse enfin d'occuper toute la place.

©Alex P de Pexels / Canva

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