Hors normes : coulisses d'un film bouleversant sur l'autisme

Des jeunes de banlieue qui encadrent des adolescents autistes sévères... La recette du succès du duo Nakache/Toledano ? Point de vue des réalisateurs pour connaître l'envers du décor de Hors normes, un film bouleversant en salle le 23 octobre 2019.

24 octobre 2019 • Par

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Question : Hors normes sort en salle le 23 octobre 2019. Comment ce projet est-il né ?
Eric Toledano : C'est le fruit d'un engagement de 20 ans. En 1994, nous étions moniteurs de colonies de vacances et j'ai dû passer un diplôme pour devenir directeur (BAFD). C'est là que j'ai rencontré Stéphane Benhamou, le créateur de l'association « Le Silence des Justes », spécialisée dans l'accueil et l'insertion des enfants et adolescents autistes, puis il a pris sous son aile un membre de ma famille. Un jour, avec Olivier, nous sommes allés faire un tour dans la colonie de vacances qu'il dirigeait à la montagne. Nous avons été profondément impactés par l'énergie et l'humanité que Stéphane et son équipe dégageaient. L'alchimie entre jeunes référents et en situation de handicap nous a complètement bouleversés.

Q : Les jeunes de banlieues qui prennent soin des personnes handicapées, c'est un peu votre marque de fabrique...
ET : Notre cinéma raconte toujours des rencontres peu probables. Celle-ci avait une dimension particulière : comment des êtres qui ne communiquent pas ou peu et sont considérés en dehors de la norme arrivent-ils à faire communiquer des gens dits « normaux » qui, eux, ne communiquent plus ? Il existe au sein de ces associations une harmonie et un mélange de cultures, de religions, d'identités et de parcours atypiques dont beaucoup devraient s'inspirer.

Q : Vous démarrez caméra à l'épaule comme si vous vouliez plonger le public dans une urgence absolue...
ET : Nous avons la sensation que le spectateur doit entrer dans le film presque par effraction. Qu'il doit être confronté d'emblée à la violence puisqu'elle existe. Et les deux personnages que nous décrivons s'incarnent, avant tout, par le fait qu'ils sont perpétuellement en mouvement, en action.

Olivier Nakache : Ces associations travaillent dans l'urgence, 24h/24. Cette urgence a donc du sens. Nous avions envie d'attraper le spectateur par le bras. D'ailleurs la musique qui scande cette scène d'ouverture rappelle le son d'un électrocardiogramme.

Q : Comment avez-vous procédé pour obtenir un rendu si authentique ?
ET : Pendant deux ans, nous nous sommes immergés au sein de ces deux associations. Les scènes du film, y compris celle de la fugue de Valentin, ont toutes été vécues dans la réalité. Au sein de cet univers, on entend un langage difficile à comprendre quand on vient de l'extérieur, tout un tas d'acronymes incompréhensibles comme ARS, MDPH, IME, USIDATU... que tous semblent maîtriser. Nous avons tenu à conserver l'humeur jamais plombante que nous avons pu observer au sein des équipes, comme dans la séquence de la « battle » de sigles à laquelle se livrent les jeunes référents.

Q : Dans un souci de justesse, vous avez aussi tenu à exposer tous les points de vue...
ET : Exactement, ceux des autistes mais aussi de leurs parents, des référents, des médecins et même de l'IGAS (Inspection générale des affaires sociales). Nous ne pouvions nous permettre de prendre des distances avec la réalité ou de nous montrer maladroits avec trop d'approximations.

Q : Les spectateurs découvrent la détresse de nombreux parents d'enfants handicapés, à travers le discours de la mère de Joseph, interprétée par Hélène Vincent.
ET : Nous ne pouvions réaliser ce film sans accorder de la place à la parole des parents. Les phrases que le personnage d'Hélène prononce, nous les avons souvent entendues : « Qu'est-ce qu'il va devenir quand je ne serai plus là ? », « Ils sont mignons quand ils sont petits mais quand ils grandissent, le regard des autres n'est plus tout à fait le même ». Lorsque le diagnostic de l'autisme tombe, les parents n'ont pas le temps de penser à l'avenir, ils sont dans le combat immédiat. Il n'existe pas de rémission possible, vous en prenez pour 30, 40, 50 ans. Le monde se divise alors en deux : ceux qui vous aident et ceux qui ne vous regardent même pas.

Q : Comment avez-vous casté les personnes autistes qui jouent dans le film ?
ET : En « scannant » toutes les associations de Paris et de la région parisienne, nous sommes tombés sur Turbulences, une compagnie artistique qui emploie des personnes présentant des troubles de la communication, autisme et troubles apparentés. Nous avons proposé à cet ESAT (Etablissement et service d'aide par le travail) de créer un atelier de théâtre. C'est là que nous avons rencontré Benjamin Lesieur, qui incarne Joseph. Doté d'une personnalité très attachante, il ne parlait pas ou communiquait d'une façon peu linéaire. Ses parents nous ont prévenus que ce serait compliqué, qu'il ne portait jamais de cravate, de ceinture ou de chaussettes et qu'il ne supportait pas qu'on lui touche la peau et les cheveux, mais ils étaient partants. Pendant 25 jours de tournage, nous lui avons mis une cravate, une ceinture, des chaussettes, nous l'avons maquillé et coiffé !

ON : Au cours des prises, nous lui demandions : « Reprends au début, allez on la refait... » et il s'exécutait parfaitement, tout comme le font les autres acteurs professionnels. En discutant avec des médecins, nous nous sommes aperçus que le cinéma avait un processus de répétition très autistique : cadré et répétitif. Nous avons organisé toute la préparation en fonction de Benjamin. Nous lui montrions les décors avant de tourner, nous répétions avec lui les scènes. Il disait tout ce qu'il voulait, posait parfois la tête sur l'épaule d'un technicien. Nous vivions la mise en abyme de ce que nous racontions.

Q : Et Valentin (Marco Locatelli) ?
ET : Son frère est autiste. C'est même un cas assez lourd. Étonnamment mûr, Marco s'est présenté au casting sans le dire à personne, en expliquant : « J'ai un petit frère autiste, faire ce film pourrait peut-être m'aider à me rapprocher de lui et à l'aimer ».

Q : Avez-vous dû faire face à des crises sur le plateau ?
ON : Oui, et il a fallu les gérer mais nous tenions absolument à avoir cette vérité-là dans le film. Il a sans cesse fallu s'adapter, improviser, surtout lors des scènes de groupe comme celle de la patinoire. Trois caméras se trouvaient prêtes à tourner en permanence. L'idée était d'inclure de vrais encadrants et de vrais autistes, de mêler réel et fiction, en permanence dans un mouvement de va-et-vient constant et, ainsi, avoir la possibilité d'entrer dans l'intimité des personnages, dans leur quotidien et de comprendre leurs enjeux.

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