La culture se fait "relax" pour les spectateurs "atypiques"

A cause de leurs réactions parfois "atypiques", les personnes avec un handicap mental ne sont pas toujours les bienvenues dans les lieux de spectacle. Le dispositif "relax" tente de changer la donne et, après le cinéma, pousse les portes des théâtres

20 décembre 2019 • Par

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Par Arnaud Bouvier

Elles rient parfois "bizarrement", applaudissent à contretemps, et peuvent subir regards et remarques désapprobateurs : les personnes atteintes d'un handicap mental ne se sentent pas toujours les bienvenues au théâtre ou au cinéma. Sauf pendant les séances "relax", que leurs promoteurs rêvent de généraliser.

La boule au ventre

Aller au spectacle avec Mathilde Hyvernat, une Parisienne handicapée de 19 ans, "c'est une aventure familiale", témoigne avec humour sa mère Laurence. "Elle est très sensible aux lieux nouveaux, au bruit, à l'intensité lumineuse, et ça l'amène parfois à manifester son angoisse en criant ou en se balançant", raconte-t-elle. "Quand je rentre dans une salle de spectacle avec elle, j'ai une boule au ventre qui ne me quitte pas jusqu'à la sortie, à l'idée qu'il y ait un couac", poursuit Mme Hyvernat. Pour que tout se passe bien, elle "sourit aux voisins de fauteuils, pour espérer gagner leur compréhension ou les détendre un peu, si Mathilde vient leur crier dans les oreilles ou leur faire un gros câlin".

Un public au comportement atypique

D'où l'idée de ces séances "relax", d'abord organisées dans une soixantaine de salles obscures par l'association "Ciné-ma différence", puis dans quelques salles de spectacle, dont l'Opéra Comique, à Paris. Ces séances ouvertes à tous, handicapés ou non, se distinguent par le fait que tous les participants -spectateurs, employés, artistes et techniciens- sont informés de la présence d'un public au "comportement atypique". Les équipes de billetterie et d'accueil sont également formées, pour que chacun "se sente le bienvenu" et puisse "exprimer ses émotions sans jugement, crainte ni contrainte". Sans un tel dispositif, trop souvent, les "regards désapprobateurs, les 'chut !' ou les réflexions désagréables forcent la famille à sortir de la salle", déplore Catherine Morhange, la déléguée générale de l'association "Ciné-ma différence". Et l'"expérience de plaisir partagé" se transforme en une "expérience douloureuse et humiliante, et c'en est souvent fini de toute tentative de sortie en famille".

Bouffée d'oxygène

Or, souligne Mme Morhange, priver d'accès à la culture les personnes atteintes d'un handicap mental ou psychique, d'une forme d'autisme ou de la maladie d'Alzheimer, est d'autant plus inacceptable que ces spectateurs accèdent bel et bien aux oeuvres, fût-ce d'une autre manière. "Il n'existe pas que l'accès intellectuel, mais aussi une appréhension sensible et esthétique. Et dans ce domaine, le public en situation de handicap n'est pas forcément le plus handicapé", explique-t-elle. Victoria Miet, 20 ans et atteinte d'un polyhandicap, fréquente fréquemment les séances "relax". "Son plaisir dans la vie, c'est le cinéma et la musique", raconte son père Philippe. "Mais le cinéma, avec elle, c'était compliqué ; quand elle est heureuse, elle bouge les bras, elle crie, alors on était très
gênés". Ces séances bienveillantes ont donc été "une bouffée d'oxygène : on est allés au cinéma et on était comme chez nous!", résume-t-il.

Au programme…

A l'Opéra Comique, qui a proposé en novembre 2019 une représentation "relax" d'"Hercule amoureux" de Francesco Cavalli, les spectateurs se sont vu distribuer un livret explicatif "facile à lire et à comprendre". On leur y expliquait, par exemple, que "les personnages se disputent souvent, mais ce ne sont pas de vraies disputes"... Sur la saison 2019-2020, dix spectacles "relax" tous âges sont programmés en Île-de-France. Et les promoteurs du système espèrent le déployer dans un plus grand nombre de salles, partout en France, via une charte qui serait proposée aux structures. "Il faut absolument qu'on soutienne ce dispositif. C'est comme ça qu'on va améliorer l'acceptation de la différence dans la société", souligne la secrétaire d'Etat chargée des Personnes handicapées Sophie Cluzel, venue soutenir l'initiative le 18 décembre 2019 à l'Opéra Comique en compagnie du ministre de la Culture Franck Riester. "Ce que les familles nous disent, c'est 'on veut vivre ensemble !' Donc elles doivent avoir accès à ce moment tellement important, la culture", qui permet aux personnes handicapées de "se construire par le rire et l'émotion", ajoute-t-elle.

© Twitter Ciné ma différence

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