Livre handicap : Charles Gardou repense la cité inclusive

Repenser la société à hauteur d'humanité ? Tel est le leitmotiv du livre "Une cité inclusive comme horizon", signé Charles Gardou. Un essai qui propose une réflexion lucide et engagée sur les contours d'une société réellement hospitalière. Entretien.

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Portrait de Charles Gardou et, en petit, la couverture de son livre.

Et si la manière dont une société accueille celles et ceux qui ne rentrent pas dans ses cadres révélait son véritable degré d'humanité ? Avec Une cité inclusive comme horizon, paru en septembre 2025 aux éditions Érès, l'anthropologue Charles Gardou élargit son analyse du handicap pour en faire un révélateur des tensions qui traversent notre société. Loin des injonctions creuses, le professeur émérite à l'Université Lumière Lyon 2 questionne en profondeur ce que nos choix politiques, culturels et sociaux disent de notre capacité, ou de notre difficulté, à accueillir toutes les manières d'être au monde. En prenant le handicap comme prisme, le président de la Fondation internationale de recherche appliquée sur le handicap (Firah) dévoile les mécanismes subtils de relégation mais aussi les puissants leviers de transformation qui permettraient (enfin) un partage équitable des biens communs. Un essai qui invite à repenser, sans détour, notre conception du vivre-ensemble.

Handicap.fr : Vous définissez l'inclusion comme un « aménagement équitable de la cité à des fins de juste partage ». À quoi ressemblerait une cité inclusive pleinement réalisée, selon vous ? 
Charles Gardou
 : Ce serait une société où nul, quelles que soient les contingences de la naissance ou celles qui jalonnent l'existence, ne se trouverait déshérité de sa part du capital de biens communs. Nul ne se verrait exproprié de la demeure commune. Chacun y disposerait, de manière inconditionnelle, de ses droits fondamentaux et pourrait participer, à égalité avec les autres, à la vie sociale et citoyenne. Ce qui implique de repenser l'organisation de la Cité, depuis la conception des espaces et des objets jusqu'à l'accès aux savoirs et à la culture.

H.fr : Qu'est-ce qui vous a conduit à écrire cet essai de critique sociale ?
CG
 : Il prolonge et complète deux livres antérieurs consacrés à la vision inclusive (La société inclusive, parlons-en : il n'y a pas de vie minuscule et La fragilité de source ; ce qu'elle dit des affaires humaines), avec lesquels il compose une trilogie. Il en constitue la toile de fond contextuelle, à la fois anthropologique, éthique et politique. À divers titres, il s'adresse à l'ensemble des acteurs sociaux et à tout citoyen confronté aux phénomènes actuels qui déstabilisent notre époque.  

H.fr : En quoi ce nouveau livre représente-t-il un moment particulier pour la collection Connaissances de la diversité que vous dirigez ?
CG
 : C'est le 100ᵉ volume de cette collection, que j'ai créée en 1995 chez Érès. Il marque 30 ans de collaboration, autour d'un même objectif : éclairer les questions liées au handicap et, plus largement, aux multiples formes de diversité et de fragilité humaines. Au fil du temps, la collection s'est ouverte à une grande diversité d'auteurs : chercheurs, professionnels, acteurs de terrain, personnes « en situation » et à un lectorat toujours plus nombreux et varié. En quelques mots, elle vise à donner au handicap une dignité par la pensée et à situer cette singularité dans l'universel. 

H.fr : Comment ce livre prolonge-t-il vos travaux sur les fragilités humaines ? 
CG : J'y poursuis l'exploration des vulnérabilités qui nous traversent tous. Certaines sont constitutives de la condition humaine, d'autres se surajoutent : handicap, précarité, vieillissement, perte d'autonomie, isolement, inégalités sociales, relégation territoriale, difficultés linguistiques ou numériques, maltraitances, etc. L'humanisme liée à la vision inclusive consiste à les prendre en compte sans les stigmatiser. Une société qui ignore sa part « cassable » perd tout bon sens, en entretenant l'illusion de toute-puissance, au détriment des plus vulnérables. Sans « le prendre soin » des fragilités, à tous âges de la vie et dans toutes les circonstances, ne peuvent advenir les progrès civilisationnels attendus. Ceci étant, et contrairement à ce qu'en dit une certaine tradition religieuse, je ne conçois pas pour autant notre fragilité native comme désirable, mais je m'intéresse à son double pouvoir : celui de nous construire et nous relier ou, au contraire, de nous séparer et de nous détruire.

H.fr : Dans quelle mesure s'inscrit-il dans les débats actuels ?
CG : J'y aborde des problèmes qui touchent au fonctionnement de notre société et du monde, tels qu'ils sont et qu'ils vont, marqués par de profonds bouleversements sociaux et culturels. À partir d'une observation du quotidien et de diverses sources, j'y expose les choses telles que je les interprète. Je traite de questions qui nous concernent tous : les effets d'un monde fragmenté, la banalisation des violences, les dérives politiques, les inégalités croissantes, la montée d'une forme de déshumanisation, les fragilités négligées – celles du vivant, de la société, de la planète. J'ai conscience que certaines d'entre elles peuvent susciter plus de controverses que de consensus. En tout état de cause, mon seul objectif est de nourrir la réflexion : il n'est ni de séduire, ni de provoquer et pas davantage de détruire. Mais nul doute que les lecteurs sauront y voir l'occasion d'un débat d'idées, non d'un affrontement inhérent à des partitions de quelque ordre qu'elles soient.

H.fr : Que met en évidence votre analyse de la marche sociale, notamment en matière de responsabilité ?
 
CG : Face aux obscurités du temps et des écueils qui se dressent entre l'état social et l'objectif à atteindre, la vision inclusive appelle en effet à un engagement responsable. La transformation sociale, appelée de nos vœux, est de l'ordre d'un processus d'enfantement collectif, auquel chacun est appelé à contribuer. Dans un contexte dominé par la compétition et le profit, qui tend à éclipser la coopération et la solidarité, cette transformation est fonction de la capacité de chacun à agir sur le réel pour en corriger les dérives. Une chose est sûre : une société hospitalière ne peut naître d'un assemblage d'individus inhospitaliers et indifférents à ce qui se passe autour d'eux. 

H.fr : Quelle place les situations de handicap, auxquelles vous consacrez la plus grande part de vos recherches et écrits, occupent-elles dans cet ouvrage ? 
CG : Même si j'ouvre à 360° le concept de vision inclusive, même si je l'élargis au monde tout entier, les thématiques qui me sont chères demeurent au cœur de ma réflexion : la diversité des modes d'être au monde, les inégalités de reconnaissance, les empêchements qui limitent l'accès aux droits, les discriminations liées à la hiérarchisation des vies. Je n'abandonne pas les questions liées au handicap, ni ne gomme non plus leur singularité, mais je les réinscris dans le paysage social, culturel et politique global. Je vise à leur restituer leur juste place dans le commun et l'universel, en me gardant toutefois de verser dans l'indifférenciation.

H.fr : Comment définissez-vous une « cité inclusive » ?
CG : Je vous répondrai ainsi : une société est inclusive ou n'est pas. Elle n'est pas une société – au sens étymologique du terme – si elle reste imperméable à la diversité des allures de la vie et des besoins singuliers qui en résultent. Elle n'est pas une société si elle entretient des exclusivités, dont naissent les discriminations et les exclusions. La vision inclusive agit comme une boussole : elle donne une orientation commune pour éviter de s'égarer. Elle invite à revivifier les valeurs cardinales de liberté, d'égalité et de fraternité, qui, si on n'y veille, se décomposent graduellement. Platon disait que la Cité est bien plus qu'un simple regroupement de personnes : c'est une image agrandie de l'âme humaine qui se reflète dans l'harmonie collective, une mise en miroir des êtres humains.

H.fr : Quelle place accordez-vous aux récits des personnes en situation de handicap dans l'édification d'une cité inclusive ? 
CG : Aucune évolution équitable et durable n'est possible si l'on prive certains citoyens de leur parole, ou si d'autres parlent à leur place. Les personnes qui vivent au quotidien le handicap ont une connaissance irremplaçable de leur expérience : sans leur témoignage « incarné », on fabrique des politiques abstraites, coupées des existences réelles. Entendre leurs voix, y compris lorsqu'elles s'expriment autrement que par les mots usuels, est indispensable pour construire une société digne d'être qualifiée d'inclusive. Je songe ici aux personnes dont on ne sait pas décrypter le langage murmuré ou muet, faute d'écouter les messages nichés dans la profondeur de ce qu'ils disent à bas bruit ou qu'ils taisent. Leurs appels ne sont pas absents mais on ne prend guère le temps de les écouter. Confisquer la parole, par paternalisme ou tout autre motif, est une forme de domination.

H.fr : Quels sont les freins principaux à une société pleinement inclusive ? 
CG : Hélas nombreux, ils tiennent surtout à un refus de considérer que la diversité est constitutive du vivant. Ce qui, paradoxalement, unifie l'espèce humaine, est la manière dont les êtres diffèrent les uns des autres. Or, nous sommes enclins à normaliser, aligner, classer. C'est pourquoi la vision inclusive, délibérément plurielle, fait de la diversité une valeur à préserver, à cultiver et à transmettre dès la plus petite enfance. L'ordre géométrique et le calibrage en sont les ennemis car ils sont incompatibles avec les existences réelles. Les humains ne se laissent pas ranger dans des cases. Les personnes en situation de handicap sont parmi les premières victimes d'un excès de normativité, qui conduit à interpréter leur singularité comme une anomalie. Parallèlement, et plus globalement, on assiste à une montée déconcertante de préjugés confondants, de croyances obscurantistes et de charlatanismes. Comme si le raisonné et le raisonnable, qui accompagnent la vision inclusive, étaient culturellement décalés.

H.fr : Quel sont les risques inhérents à la notion d'« inclusion » ? 
CG : Le principal risque tient à l'injonction d'« inclusion », dogmatiquement intimée sous forme de slogan et déconnectée des vécus existentiels en situation concrète. La vision inclusive s'en trouve rabougrie. Je le dis souvent : on peut faire de l'inclusion sans être inclusif. Ce ne peut pas être une fin en soi de « mettre dedans », de placer, par assignation mécanique, des individus, prétendument extérieurs, à l'intérieur d'un milieu, qu'il soit éducatif, professionnel, culturel, etc. Demandons-nous avant tout s'ils peuvent s'y mouvoir et s'y réaliser à leur mesure. Il n'est pas de Cité inclusive (VS exclusive) sans accessibilité universelle – matérielle, sociale, culturelle, politique – qui permet à chacun de se sentir réellement membre du collectif.

H.fr : Comment lutter contre les violences qui touchent particulièrement les plus fragiles ? 
CG : La violence se répand en effet sous de multiples formes – racisme, judéophobie, islamophobie, sexisme, validisme ou, sous des formes plus banalisées, impolitesses, insultes, harcèlement, etc. Aucune loi, à elle seule, ne peut suffire à l'endiguer. La prévention passe par une éducation exigeante à la paix, à la pluralité et au respect. Les enfants doivent apprendre très tôt à reconnaître l'autre comme un semblable, malgré les différences. Sans un effort éducatif collectif, une « culture de guerre » s'enracine dans la société. Le défaut d'éducation va à l'encontre même de l'ambition d'une Cité humaine pacifiée, ouverte au divers, au relatif et à l'universel. Permettez-moi de dire que je me prends à rêver d'une autre version de notre espèce !

H.fr : Comment provoquer un changement de regard ? 
CG : Il est bien difficile de se départir d'une culture qui sépare, d'un point de vue symbolique, relationnelle, culturelle, les bien-nés et mal-nés, les productifs et improductifs, les bien-dotés et mal-dotés, les conformes et les non-conformes, les jeunes et les vieux. Le refus de cette dichotomie est pourtant la condition première d'une Cité humaine inclusive. Il est plus que jamais vital de retisser des liens fondés sur le don et le contre-don ainsi que sur la reconnaissance réciproque. Lorsque chacun défend jalousement sa place dans la pyramide, le collectif se délite. Retrouver le goût du commun suppose un profond changement culturel, que vous appelez un changement de regard. 

H.fr : Qu'attendez-vous des pouvoirs publics pour que la cité inclusive ne reste pas un « horizon » lointain ?
CG : On n'atteint jamais l'horizon : on ne peut que s'en rapprocher. Cependant, chaque pas, de progrès en revers, garantit de ne pas le perdre de vue. Cette marche sociale est, il est vrai, conditionnée par l'action politique, attendue comme un engagement en faveur d'une Cité juste. Une Cité organisée au service du bien commun, désireuse de réduire les inégalités et attentive aux voix ignorées. Or, partout plane un danger : l'oubli de l'intérêt collectif supérieur, dont résulte la méfiance des citoyens, rendus plus spectateurs que participants, et le sentiment d'abandon de nombre d'entre eux. 

H.fr : Si vous deviez résumer en quelques phrases le message que porte votre livre, que diriez-vous ?
CG : Je m'en tiendrai à cinq phrases brèves : la première pour redire que la Cité inclusive est une construction collective. La deuxième pour signifier que rien n'est définitivement perdu : chacun peut, par ses actes, même modestes, contribuer à faire pencher la balance du bon côté. La troisième pour souligner que l'attente de quelque grand architecte, chef ou monarque est illusoire. La quatrième pour affirmer que tout ce qui, sous nos yeux, apparaît absurde ou irrationnel, sollicite notre détermination individuelle et collective à lui redonner consistance et sens. Enfin, la dernière pour avertir du risque de renoncement, qui est le pire ennemi, parce qu'il stérilise le plus précieux : le désir d'avenir. 

© Charles Gardou

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
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