Pour comprendre pourquoi les fortes chaleurs peuvent favoriser une décompensation, soit une rupture de l'équilibre psychique, il faut d'abord s'intéresser à un mécanisme essentiel du corps humain : la thermorégulation. Elle dépend de l'hypothalamus, une région du cerveau sur laquelle agissent notamment plusieurs traitements psychotropes. Les antipsychotiques, par exemple, peuvent perturber le « thermostat » interne de l'organisme par leur action sur la dopamine. Les médicaments à effet anticholinergique, très répandus en psychiatrie, bloquent quant à eux l'action de l'acétylcholine, un neurotransmetteur. Ils réduisent notamment la transpiration et privent ainsi le corps de son principal moyen de se refroidir.
Handicap.fr : Certains traitements nécessitent-ils une vigilance particulière ?
Guillaume Fond : Oui. Le lithium, notamment utilisé dans les troubles bipolaires, mais aussi dans certaines dépressions résistantes, pose un risque distinct. Les pertes en eau et en sel liées à la transpiration peuvent augmenter sa concentration dans le sang et un surdosage peut s'installer en quelques jours. C'est pourquoi il faut anticiper avec le prescripteur avant l'été, et non attendre la canicule pour s'en préoccuper. Aucun traitement ne doit bien sûr être modifié seul. Mais la révision des médicaments à effet anticholinergique et le contrôle de la lithémie, c'est-à-dire du taux de lithium dans le sang, peuvent se préparer dès le printemps.
H.fr : Au-delà des médicaments, comment la chaleur peut-elle favoriser une décompensation ?
GF : Le sommeil est le maillon le plus décisif. Au-delà de 25 °C environ la nuit, il se fragmente et perd de sa profondeur. Or la privation de sommeil peut déclencher des épisodes maniaques, aggraver les symptômes psychotiques et accentuer l'irritabilité. C'est souvent par cette voie que la décompensation survient. Une succession de nuits trop chaudes et de sommeil de mauvaise qualité n'est donc pas anodine chez une personne présentant une fragilité psychiatrique.
H.fr : Protéger son sommeil peut-il prévenir une décompensation ?
GF : Absolument. Protéger le sommeil relève ici de la prévention clinique et non du simple confort. Pendant les fortes chaleurs, il faut essayer de rafraîchir la chambre, notamment en fin de nuit, conserver des horaires de coucher et de lever réguliers et prendre une douche tiède avant de se coucher.
H.fr : La déshydratation est-elle le seul risque lié à la chaleur ?
GF : Non. Avec la transpiration, l'organisme perd non seulement de l'eau, mais aussi des minéraux, notamment du sodium et du magnésium, au moment même où la chaleur peut diminuer l'appétit et appauvrir l'alimentation. Chez certains patients qui boivent beaucoup d'eau sans compenser suffisamment ces pertes, le taux de sodium dans le sang peut devenir anormalement bas. On parle alors d'hyponatrémie, qui, dans les cas sévères, peut entraîner confusion et convulsions.
H.fr : Comment compenser ces pertes tout en restant bien hydraté ?
GF : Il ne s'agit évidemment pas de moins boire pendant une canicule. Mais l'hydratation ne se résume pas à la quantité d'eau consommée. Une alimentation suffisamment variée permet également d'apporter les minéraux dont l'organisme a besoin. Ainsi, les végétaux crus, les légumineuses et les oléagineux constituent de bonnes sources de minéraux. Le magnésium, lui aussi, mérite une vigilance particulière, sa carence pouvant favoriser l'anxiété et les troubles du sommeil. Même lorsque la chaleur coupe l'appétit, conserver une alimentation suffisamment variée participe donc à la prévention.
H.fr : Quelles personnes nécessitent une vigilance particulière pendant les vagues de chaleur ?
GF : Les personnes isolées sont particulièrement vulnérables. Elles peuvent cumuler plusieurs facteurs de risque : un logement mal isolé de la chaleur, l'absence d'un proche susceptible de donner l'alerte et un suivi parfois interrompu au mois d'août. Il est donc essentiel de garder un contact régulier avec elles durant l'été, lorsque le suivi peut se relâcher.
Le Dr Guillaume Fond est psychiatre, responsable des centres experts schizophrénies et dépressions résistantes à l'AP-HM, à Marseille. Il est notamment l'auteur de Bien manger pour ne plus déprimer. Prendre soin de son intestin pour prendre soin de son cerveau (Odile Jacob, 2022, réédition poche février 2026) et de Bien nourrir son cerveau. Contre le stress, l'anxiété, la dépression, le déclin cognitif (Odile Jacob, 2025).
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Pourquoi la chaleur fait-elle décompenser ? Réponse d'un psy
Médicaments, sommeil perturbé, déshydratation... Chez les personnes vivant avec un handicap psychique, la chaleur peut aggraver les troubles. Le Dr Guillaume Fond, psychiatre, décrypte les mécanismes à l'œuvre et les moyens de s'en protéger.
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