Prothèses : le coût caché de l'innovation

Sans tiers responsable ou assurance, certaines technologies restent hors de portée de nombreuses personnes amputées. Derrière les prothèses les plus coûteuses se joue une question moins visible que celle du prix : celle de l'égalité d'accès.

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Prothèse de la jambe

« Sans mon accident et le tiers responsable, je n'aurais jamais eu accès à ce pied. » Lorsque Thierry Berot découvre le devis de son futur pied électronique, il comprend rapidement qu'il ne s'agit pas d'un appareillage comme les autres. Le montant affiché atteint 96 744 euros TTC. À lui seul, le supplément hors remboursement représente plus de 79 000 euros hors taxes, auxquels s'ajoutent près de 16 000 euros de TVA.  Pour cet amputé tibial installé au Pays Basque, l'équipement sera finalement financé dans le cadre de l'indemnisation de son accident. Une situation loin d'être anodine.

Car derrière les prothèses à six chiffres qui alimentent régulièrement les fantasmes du grand public se cache une réalité beaucoup plus complexe : toutes les personnes amputées n'ont pas accès aux mêmes technologies.

Des prix qui peuvent dépasser 100 000 euros

Le cas de Thierry Berot n'est pas isolé. Dans les documents consultés par Handicap.fr, un appareillage équipé d'un genou électronique Genium X4 est facturé 120 972 euros TTC.  Ces montants concernent toutefois une minorité de dispositifs intégrant microprocesseurs, capteurs et systèmes d'analyse du mouvement. « Les montants les plus souvent évoqués concernent certains composants à forte valeur clinique et technologique », souligne l'Union française des orthoprothésistes (Ufop).  

Pour Didier Azoulay, ancien responsable du service appareillage de l'Institution nationale des Invalides, plusieurs facteurs expliquent ces tarifs : les investissements en recherche et développement, les essais cliniques, les certifications réglementaires mais aussi les faibles volumes de production. « Des genoux ou des mains de haute technologie, vous n'en montez pas des millions », résume-t-il.  

Une prothèse n'est pas qu'un morceau de carbone

Réduire une prothèse à son composant principal serait pourtant trompeur. « Une part essentielle de la valeur repose sur le temps clinique, médico-technique et humain consacré au patient », rappelle l'Ufop. Avant même la livraison, l'orthoprothésiste réalise l'évaluation fonctionnelle, la prise de mesures, la fabrication de l'emboîture sur mesure, les essayages et les réglages dynamiques. Le suivi se poursuit ensuite pendant plusieurs années. Pour Didier Azoulay, la question ne peut donc pas être réduite à celle d'un simple objet industriel. « Ce qui va justifier un prix, c'est la recherche et développement, mais aussi tout le travail d'adaptation et de suivi derrière », explique-t-il.  

La majorité des amputés n'est pas concernée

Les images de sportifs équipés de lames de course ou de prothèses futuristes donnent parfois une vision déformée de l'amputation. La réalité est tout autre. Environ 70 % des patients appareillés sont des personnes diabétiques ou artéritiques (risquant l'amputation de par leur pathologie), souvent âgées et porteuses d'autres pathologies. Les amputations traumatiques ne représentent qu'une minorité des situations.  

« La proportion de patients équipés avec les technologies les plus sophistiquées reste infime », confirme la docteure Sandrine Pujol, médecin de médecine physique et de réadaptation à Bidart (Pyrénées-Atlantiques). Après plus de trente ans d'exercice, elle estime que ces profils représentent seulement quelques pourcents des personnes amputées qu'elle accompagne. Pour la plupart des patients, l'objectif reste avant tout de retrouver une autonomie suffisante pour marcher, sortir de chez eux ou réaliser les activités du quotidien.

Le vrai sujet : qui finance ?

C'est donc dans la question du financement que se situe la principale ligne de fracture. Les prothèses inscrites à la Liste des produits et prestations remboursables (LPPR) sont prises en charge par l'Assurance maladie selon des conditions précises. Mais certaines technologies récentes ou certains usages spécifiques restent hors remboursement. Dans ces situations, la présence d'un tiers responsable change radicalement la donne. « Je suis un peu moins dans la retenue quand je sais qu'il y aura des financements au travers d'assurances », reconnaît Sandrine Pujol.  

Autrement dit, deux personnes amputées présentant des besoins proches peuvent ne pas avoir accès aux mêmes solutions selon l'origine de leur amputation. « Quand c'est une maladie chronique ou un diabète, on n'a pas les mêmes moyens de financement », poursuit-elle.  

Le mirage des complémentaires santé

Par ailleurs, face à ces restes à charge vertigineux, les mutuelles santé s'avèrent bien souvent impuissantes. Les contrats standards, et même les plus protecteurs, prévoient des plafonds annuels pour l'appareillage qui dépassent rarement quelques milliers d'euros. Une somme dérisoire face aux tarifs de la haute technologie. Quant aux fonds d'action sociale des complémentaires, leurs aides restent exceptionnelles et soumises à de longs examens de dossiers, laissant les patients issus du « secteur maladie » (amputations liées à un cancer, du diabète ou à des problèmes vasculaires) face à une impasse financière.

Entre innovation et égalité d'accès

Les professionnels s'accordent sur un point : le débat ne porte pas uniquement sur le prix. Il interroge aussi la façon dont la société définit ce qui est considéré comme nécessaire. Aujourd'hui, les appareillages destinés à la vie quotidienne sont généralement couverts. Les prothèses de sport, de loisirs ou certains équipements spécifiques le sont beaucoup moins.  

« La vie quotidienne est mieux couverte parce qu'elle relève du besoin fonctionnel prioritaire reconnu par la solidarité nationale », rappelle l'Ufop. Reste une question : à partir de quel moment une technologie qui améliore la mobilité, réduit les chutes ou facilite l'accès à l'emploi cesse-t-elle d'être un confort pour devenir un besoin ? C'est sans doute là, plus que dans le montant affiché sur un devis, que se situe aujourd'hui le véritable débat.

© primipil/YAY/Universal Images Group/SCIENCE PHOTO LIBRARY de sciencephoto / Canva

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