Santé mentale de l'enfant : un secteur en crise ?

Manque de personnel, délais déraisonnables, prise en charge insuffisante... Selon Marie-Jeanne Richard, présidente l'Unafam*, la situation de la pédopsychiatrie est alarmante. 12 % des enfants et adolescents seraient concernés par un trouble mental.

25 janvier 2020 • Par

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* Union nationale des familles et amis de personnes handicapées psychiques

Handicap.fr : Trois ans après le rapport de la mission d'information du Sénat sur la situation de la psychiatrie des mineurs en France (avril 2017), les sénateurs estiment que la situation reste « alarmante ». Partagez-vous ce point de vue ?
Marie-Jeanne Richard : Complétement, et pour plusieurs raisons, à commencer par le manque de pédopsychiatres –certains départements en sont même totalement dépourvus–  et les délais pour obtenir une consultation médicale en pédopsychiatrie, qui restent beaucoup trop longs au temps de l'enfant. D'autre part, les places dédiées à la prise en charge des situations de crise d'adolescents en souffrance psychique sont très insuffisantes, ce qui entraîne souvent une hospitalisation en pédiatrie (mettant l'équipe soignante en difficulté), ou en psychiatrie adulte (le moyen le plus sûr pour que l'ado ne veuille plus aller vers le soin ultérieurement) ou encore une absence de prise en charge.

H.fr. : La pédopsychiatrie est-elle le parent pauvre de la psychiatrie, elle-même négligée ?
MJR : La psychiatrie est déjà elle-même le parent pauvre de la médecine. Il suffit de voir les conditions d'accueil des personnes dans les hôpitaux, et ce sont des situations qui perdurent encore, comme en témoignent les rapports du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui confortent les dires des patients et des familles. En revanche, certains professionnels de santé sont aujourd'hui à pied d'œuvre pour modifier les prises en charge, innover, remettre le jeune mineur et sa famille au cœur des soins, donner une juste place aux neurosciences, établir un dialogue entre les différentes approches et sortir d'une approche psychanalytique.

La psychiatrie de l'enfant doit aussi  évoluer en tenant compte des connaissances et des données internationales. Les débats et conflits autour des approches thérapeutiques ne sont pas clos. Cependant, la transformation ne se fera pas sans moyens. Enfin, elle ne concerne pas seulement les enfants porteurs de troubles du neurodéveloppement. Il y a urgence à prendre en compte les autres mineurs et à mieux reconnaître les prodromes (symptômes de début d'une maladie, ndlr) des maladies psychiques sévères.
 
H.fr : Agnès Buzyn, ministre de la Santé, affirme que 2.6 % des enfants ont des troubles psychiatriques, contre 20 % dans la population adulte. Ces chiffres vous paraissent-ils cohérents ?
MJR : Une précision s'impose. Les pourcentages de personnes concernées dans la population adulte englobe notamment la dépression (7 à 10 %), les troubles bipolaires (1,2 à 5,5 %), la schizophrénie (1 %) ou encore les troubles du spectre de l'autisme ou TSA (1%).

Concernant les enfants, que représentent précisément les chiffres avancés ? Les diverses études françaises et internationales sur le sujet aboutissent toutes à des résultats différents. Selon une étude de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) réalisée en 2002, environ 12 % des enfants et adolescents, soit un sur huit, seraient touchés par un ou plusieurs trouble(s) mental(aux) (autisme, schizophrénie, hyperactivité, anorexie mentale, troubles des conduites alimentaires, de l'humeur ou anxieux...), quand d'autres annoncent 15, 18 ou 20 %. Aucun de ces chiffres ne correspond à ceux communiqués par la ministre. Il apparaît donc nécessaire d'obtenir des données solides et de définir le périmètre des  troubles psychiatriques  de l'enfant pour maîtriser plus précisément le sujet.
 
H.fr : Agnès Buzyn et Adrien Taquet, secrétaire d'Etat chargé de la protection de l'enfance, réaffirment « l'engagement du gouvernement à renforcer la psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent » (article en lien ci-dessous). Qu'en est-il ?
MJR : Certes, il y a une prise de conscience de la nécessité d'accueillir ces enfants et leurs familles mais, sur le terrain, les signes d'amélioration ne sont pas encore perceptibles. En dehors de l'aspect médical stricto sensu, il est impératif de mieux prendre en compte les besoins de l'enfant et de renforcer l'aide  accordée, notamment via un accès à l'Allocation d'éducation de l'enfant handicapé (AEEH). Enfin, l'école inclusive ne doit pas négliger les besoins spécifiques de ces élèves, au risque de maltraitance pour ces enfants et d'épuisement de leurs enseignants.

H.fr. : En quoi consiste la psychiatrie périnatale ? Est-elle suffisamment prise en compte et depuis quand ?
MJR : En France, elle commence à être prise en compte mais c'est dérisoire par rapport à la Grande-Bretagne, qui a mis au point un réseau permettant une prise en charge globale de la santé mentale maternelle et infantile, qui comprend notamment la construction de services spécialisés à domicile ou en unités spécialisées pour les parents et leur enfant.
 
H.fr : Les 20 millions d'euros dédiés à 35 initiatives pour renforcer l'offre de soins en pédopsychiatrie sont-ils suffisants ?
MJR : C'est un début, dont nous nous réjouissons... Mais 20 millions d'euros pour 100 départements et donc pour les 12 millions d'enfants de moins de 15 ans et les 4 millions âgés de 15 à 20 ans, ça reste peu. Il semble important de rappeler que 80 % des troubles psychiques sévères apparaissent entre 15 et 20 ans.
 
H.fr : Un renfort doit être apporté en 2020 : les mesures promises sont-elles satisfaisantes ?
MJR : Il faut continuer à avancer, c'est la responsabilité des pouvoirs politiques mais aussi des acteurs de terrain. Des indicateurs devront notamment être mis en place pour évaluer la qualité des dispositifs de prise en charge mais ils ne doivent pas être accompagnés de coups de bâtons. Ils doivent être une opportunité pour offrir une qualité de prise en charge identique dans tous les territoires, avec des moyens alloués qui tiennent compte des besoins de la population. A ce prix, la qualité aura un effet d'entraînement pour les acteurs. Ces mesures devront également valoriser les tâches de coordination des acteurs afin de garantir la continuité des soins et l'évaluation partagée des besoins de la personne et de sa famille en termes d'accompagnement.

H.fr : Un documentaire, diffusé sur M6 le 19 janvier 2020, révèle les défaillances de l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Agnès Buzyn affirme que 32 % des enfants protégés ont un trouble psychiatrique (contre le chiffre habituellement avancé de 20 % tous handicaps confondus). Cela vous paraît-il conforme à la réalité ?
MJR : Ces chiffres semblent conformes, malgré le manque criant de données chiffrées dans ce domaine. Question : ces enfants seraient-ils à l'ASE si les familles avaient bénéficié, en temps et en heure, d'une aide sanitaire, sociale et médico-sociale ? De nombreuses familles se retrouvent démunies face au comportement à risque de leurs adolescents. Or, les prises en charge ne sont pas toujours adaptées, faute de structure ad'hoc, et le délai avant d'en obtenir une peut être de plusieurs années, entraînant l'installation d'une souffrance psychique latente et parfois de la violence intrafamiliale. Les répercussions sur l'avenir du jeune et sa construction personnelle sont majeures : rupture scolaire, usage et abus de substances nocives, délits, fugues, vulnérabilité, comportement agressif. En outre, la santé des parents, mais aussi de la fratrie, est impactée.

H.fr : Dans ce contexte, comment prévenir ce type de situation ?
MJR : La formation et la sensibilisation des acteurs du repérage est un prérequis à la réussite des prises en charge : comment repérer les troubles, en parler aux parents mais aussi les inciter à consulter des spécialistes… C'est dans ce contexte que l'Unafam s'est engagée dans le programme PSSM (premier secours en santé mentale) avec ses partenaires, Santé mentale France et INFIPP. La place des parents est importante et le soutien à la parentalité est nécessaire. Pour mieux accompagner, les familles doivent être formées et pouvoir s'exprimer sans peur d'être jugées. L'alliance sera renforcée si elles comprennent l'enjeu de la prise en charge précoce de la souffrance psychique.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"

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