« C'est la première fois que je viens en cure ». Enveloppée dans son peignoir rose saumon, Sarah* affiche un large sourire. Elle sort tout juste d'un soin à base d'argile et attend sa deuxième séance de la matinée : un bain d'eau thermale. Totalement détendue, cette femme de 63 ans en maillot de bain bleu électrique est en cure thermale au centre b'o resort thermal & spa, à Bagnoles-de-l'Orne en Normandie. Mais contrairement à la clientèle habituelle des stations thermales, en cure conventionnée, Sarah est ici dans le cadre d'un séjour de répit, organisé par l'entreprise Teelda à destination des aidants et des aidés.
Une pause bien-être pour l'aidante
La soixantenaire est partie pour une semaine avec sa mère Yasna, 83 ans, qui a perdu son autonomie. Tous les matins c'est le même programme en duo… ou non. Après un petit-déjeuner en tête-à-tête, Sarah s'échappe au spa pendant deux heures. Entre l'application de l'argile, l'hydromassage du bain d'eau thermale et les brasses dans le grand bassin, elle savoure un vrai dépaysement normand face aux arbres et à la roche qui enserrent le bâtiment. Pendant ce temps, Murielle, auxiliaire de vie, prend le relais auprès de Yasna* pour sa toilette et l'aide à faire quelques pas sur la grande terrasse de la résidence des thermes - un ancien palace converti en hôtel où elles logent pour le séjour.
« Moralement ça fait du bien »
« Si nous étions allées en vacances toutes les deux, ce que fait actuellement Murielle c'est moi qui l'aurais fait. A la place, cette fois, je peux profiter entièrement des soins », se réjouit Sarah. « Moralement ça fait du bien », rajoute-t-elle aussitôt. C'est l'objectif des séjours de répit aidants-aidés, que proposent des entreprises telles que Teelda : permettre à des personnes comme Sarah de partir avec leur proche dépendant, et de profiter ensemble de vacances grâce à l'organisation du voyage, mais aussi de la prise en charge de l'aidé par un auxiliaire de vie ou un éducateur spécialisé, selon les besoins des participants. « Dès le dimanche soir quand nous sommes arrivées, Murielle était là », témoigne Sarah, qui souligne aussi, enchantée, la présence du fauteuil roulant pour sa mère qui les attendait, et d'un lit médicalisé dans leur chambre.
Suivre le rythme de chacune
« On vit au rythme des soins, et de chacune », déclare Sarah pour résumer leur séjour. Après le déjeuner, elle accompagne Yasna pour sa sieste, puis, selon l'état de fatigue de sa mère, elles restent dans l'hôtel ou dans l'espace de la résidence, accolée à une forêt, ou bien elles sortent se promener. La veille, en fin d'après-midi, elles sont parties flâner au centre-ville. Elles découvrent une bourgade de 2 300 âmes dont les maisons à colombages normands côtoient les bâtiments Belle Époque et les villas Art déco de cette station thermale historique du Grand Ouest, dont l'immense lac occupe une place centrale.
Faire du bien à l'aidée
« Ma mère peut ainsi venir profiter du cadre, tout en restant avec ses proches », s'enthousiasme Sarah, qui participe pour la première fois à ce type de séjour. Elle n'avait jamais entendu parler de l'entreprise organisatrice, qu'elle a trouvé via une recherche avec l'intelligence artificielle. Elle évoque, songeuse, le moment où elle a rédigé un prompt pour détailler l'état de sa mère. « Elle est un peu confuse depuis le décès de mon père en 2023 », explique-t-elle, décrivant un couple soudé pendant soixante-quatre ans, et que seule la mort a séparés. En avril dernier, Yasna fait une chute, et a été hospitalisée plusieurs jours. Sa fille voulait lui changer les idées pendant sa convalescence, et trouver une structure où elle pourrait se reposer. « Le but c'est surtout que ma mère se sente bien », affirme-t-elle simplement.
Gérer des troubles cognitifs
« Elle me dit : "Merci ma fille d'être venue avec moi… ça me plaît ici" », traduit Sarah.
Sa mère, Yasna, oscille entre moments de lucidité et de confusion. Elle n'a pas Alzheimer, mais ses troubles cognitifs s'accentuent et, peu à peu, le français lui échappe ; elle ne parle presque plus qu'en berbère, sa langue maternelle. Le passé et le présent s'entremêlent désormais dans ses pensées. À la résidence de la station thermale, la première nuit, allongée dans son lit, elle a cru appeler chacun de ses enfants, sans même tenir de téléphone. « Ce n'est pas facile de voir sa mère confuse », souffle Sarah. « Peut-être que, comme dit le médecin, c'est mieux pour elle d'être dans cet autre monde. Mais pour nous, ses enfants, c'est difficile. »
L'organisation de quotidien d'aidants
Aujourd'hui, toute la famille vit au rythme du quotidien de Yasna. Ses enfants, qui se sont installés à proximité, doivent jongler avec leur vie professionnelle. C'est le cas d'Sarah, consultante et analyste en informatique : souvent en mission chez des clients, il lui est difficile de s'éclipser en pleine journée au moindre incident. « On s'arrange entre nous », confie-t-elle pourtant dans un haussement d'épaule.
Une « nécessité »
Tous les aidants voient leur quotidien affecté par la gestion, organisationnelle comme émotionnelle, de leur proche aidé. « C'est une nécessité de pouvoir partir en vacances quand on est aidant », martèle Victor Baduel. Le trentenaire a concrétisé il y a quelques années un projet d'hôtel inclusif à Ploufragan en Bretagne, « Les Voisins Beaucemaine », avec un de ses amis d'enfance, Tanguy Lequiller. Longtemps délaissée, la question des vacances pour les aidants s'impose aujourd'hui comme une nécessité absolue, qui a tout de même un coût. Le séjour de Sarah et Yasna s'élève à la coquette somme de 2 860 euros. Non conventionnée, la cure ne bénéficie pas d'une prise en charge par la Sécurité sociale. D'autres formes de répit, plus accessibles, existent : les séjours aidant-aidé de l'Association vacances répit familles, mais aussi les dispositifs de soutien proposés par l'Association française des aidants, l'APF France handicap ou certaines plateformes de répit financées par les départements et les caisses de retraite. Des solutions souvent pensées pour des familles épuisées et précaires, qui consacrent déjà une grande partie de leurs revenus et de leur temps à l'accompagnement d'un proche dépendant.
Un besoin de démocratisation
« Il existe une vraie demande », constate Victor Baduel. Après la réhabilitation de son hôtel breton, la moitié des chambres ont été adaptées aux personnes à mobilité réduite (PMR), et du matériel comme des fauteuils roulants est proposé sur place. Parallèlement à son activité d'hôtellerie classique, la structure s'associe au réseau médico-social local pour proposer des séjours de répit, portés par l'association Les Voisins Beaucemaine. L'équipe de cet hôtel inclusif anime le quotidien (art-thérapie, yoga, balades en triporteur PMR) et épaule les familles dans leurs démarches, qu'il s'agisse de louer un lit médicalisé ou de les mettre en relation les familles avec des partenaires du médico-social pour disposer de matériel adapté comme des lits médicalisés, ou bénéficier d'aides à domicile, selon les besoins. Autant de phares dans la tempête du quotidien ; leur généralisation est une promesse de douceur indispensable pour ces familles, sur les chemins des vacances comme dans l'intimité des jours partagés.
*Les prénoms ont été modifiés.
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