« La relation avec l'alimentation quand on a un TDAH est compliquée. » Nora Ouassini en sait quelque chose. Elle est pharmacienne et enseignante en pharmacologie, elle a fondé un site internet d'information, TDAH Focus, et a elle-même été diagnostiquée. De nombreuses études montrent effectivement un lien significatif entre obésité et ce trouble du neurodéveloppement caractérisé par des difficultés persistantes d'attention, d'impulsivité et parfois d'hyperactivité, qui interfèrent avec le fonctionnement quotidien : les personnes concernées ont un risque environ trois fois plus élevé d'obésité que le reste de la population selon la Déclaration de consensus international de la fédération mondiale du trouble déficit d'attention / hyperactivité (TDAH) (2023).
Hyperphagie ou sous-poids
« On sait que les personnes avec un TDAH sont plus susceptibles d'avoir des troubles du comportement alimentaire », affirme Christine Getin, directrice de HyperSupers TDAH, une association représentative des personnes concernées. Cela concernerait particulièrement l'hyperphagie et la boulimie, deux TCA marqués par des épisodes répétés de prises alimentaires excessives, avec ou sans comportements compensatoires (comme les vomissements, pour la boulimie). Mais chez d'autres, c'est au contraire l'absence de sentiment de faim qui prédomine. Cette contradiction apparente s'explique par un effet secondaire de la méthylphénidate (Ritaline et autres spécialités), principalement prescrite pour traiter le trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité. Ce traitement a, en effet, tendance à couper l'appétit, explique Christine Getin. Son effet anorexigène est l'un des premiers effets indésirables de ce médicament, et une des premières causes de son arrêt, abonde Nora Ouassini. « Quand on n'est pas sous médication, il est important d'avoir un suivi du poids des patients à cause du risque d'hyperphagie. Et sous traitement, il faut faire attention au sous poids, surtout chez les enfants pour ne pas casser leur courbe de croissance », détaille-t-elle.
Des TCA spécifiques
Certains centres spécialisés obésité (CSO) commencent à prendre en compte le TDAH. La présence d'une équipe pluridisciplinaire avec des diététiciens et des psychologues peut permettre d'orienter les patients vers un diagnostic, notamment beaucoup d'adultes en errance médicale. « Un TCA ou l'obésité peuvent être un moyen d'entrer dans une démarche de diagnostic », explique Adeline Loriou, diététicienne spécialisée sur le handicap. En effet, selon elle, les troubles alimentaires chez les personnes concernées ne se présentent pas exactement de la même manière que chez les autres. « Ces patients expliquent leur hyperphagie par l'impossibilité de se retenir de manger, et de ne pas réussir à s'arrêter », pointe-t-elle.
Des symptômes explicatifs
Certains symptômes du TDAH permettraient d'expliquer le lien avec l'obésité. D'abord, la recherche de réconfort car la nourriture peut stimuler la libération de dopamine, molécule du plaisir, certains aliments activant le système de récompense du cerveau. Or des études démontrent une sous-production de ce neurotransmetteur chez les personnes concernées. « L'alimentation est utilisée par certains comme une automédication, car elle permet une régulation émotionnelle », explique Nora Ouassini. La fondatrice de TDAH Focus évoque aussi la difficulté de planification et d'anticipation : « j'ai du mal à prévoir mes repas, à faire mes courses, donc je mange ce qui me passe sous la main. Ou j'oublie de manger parce que je suis en hyperfocus, et après je mange beaucoup », illustre-t-elle. Les troubles de l'organisation et l'impulsivité sont également pointés par la diététicienne Adeline Loriou. Pour elle, l'accompagnement des patients avec un TDAH doit être différent de celui fourni à ceux qui n'ont pas ce fonctionnement neuroatypique.
Une « ritualisation de l'alimentation »
« J'insiste pour eux sur la ritualisation de l'alimentation, explique Adeline Loriou, alors que d'habitude c'est plutôt sur l'alimentation en conscience, ce qui est plus compliqué pour les personnes ayant un TDAH ». La professionnelle conseille à ces patients d'installer une régularité, par exemple avec des horaires, pour cadrer la prise des repas. Prendre des collations dans la journée pour éviter d'avoir trop faim en arrivant à table, ou organiser les menus à l'avance, sont d'autres solutions. À ses yeux, ignorer les spécificités du TDAH dans la prise en charge nutritionnelle expose le parcours de soin à un échec thérapeutique. « Restreindre ces patients sur le volet de l'alimentation peut les conduire à transférer vers d'autres conduites addictives, comme l'abus d'alcool ou les jeux d'argent », alerte-t-elle.
Une aggravation des symptômes
Au-delà de risquer de développer des troubles alimentaires, une alimentation non équilibrée aurait aussi une influence sur l'aggravation des symptômes du TDAH. Des études, notamment une intitulée « L'influence des composants de l'alimentation sur les symptômes du TDAH chez l'enfant » publiée en 2012 dans une revue polonaise, pointent par exemple une alimentation riche en produits transformés ou une consommation excessive de sucre. Une expérience dont témoigne Nora Ouassini : « je me sens très bien car j'ai un pic de sucre, mais plus ce pic va monter haut dans la glycémie, plus je vais au crash ensuite : je suis irritable, fatiguée, je procrastine ». Un lien pourrait également exister entre les carences de certains minéraux, comme le fer ou le magnésium, et l'aggravation des symptômes. En effet un taux de ferritine trop bas empêche, selon la littérature scientifique qu'a épluchée Nora Ouassini, une production de dopamine, et multiplie ainsi les troubles de l'attention, l'impulsivité ou les troubles du sommeil. « C'est le cas chez quelqu'un qui n'aurait pas de TDAH, précise-t-elle, mais ces symptômes sont encore amplifiés chez nous ».
Attention aux pilules miracles
Nora Ouassini effectue régulièrement des prises de sang et avale des compléments alimentaires pour contrer ses carences. « Quand je ne prends pas de compléments alimentaires, je ressens une fatigue écrasante, et une difficulté de concentration », témoigne-t-elle. Mais il ne faut pas espérer qu'une pilule miracle permette d'annuler les symptômes négatifs du TDAH, et se méfier de certains compléments alimentaires sortis récemment sur le marché. Des entreprises développent en effet de nouveaux produits, fortement promus en ligne. Or ceux-ci n'ont pas fait la preuve de leur efficacité, et pourraient présenter des risques ou interagir avec d'autres traitements, alerte un article de la revue Que choisir de 2025, « Attention aux pilules 'anti-TDAH'». « Si des carences aggravent mes symptômes, on ne peut pas dire pour autant que les compléments alimentaires vont me guérir du TDAH », conclut en écho Nora Ouassini.
© Alfonso Sangiao Delgado de Sangiao photography / Canva



