Isabelle Carré : "Être au monde avec nos différences !"

Résumé : Isabelle Carré incarne Marguerite, une sœur qui se bat corps et âmes pour sortir "Marie Heurtin", une jeune sauvageonne sourde-aveugle, de la nuit. Un rôle de pionnière militant, il y a un siècle déjà, contre les préjugés sur la différence.

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Handicap.fr : Racontez-nous l'histoire de Marie…
Isabelle Carré : Née sourde et aveugle en 1885, Marie est, à 10 ans, incapable de communiquer. Son père, modeste artisan, ne peut se refuser à la placer dans un asile pour aliénés et décide de la confier aux bons soins de l'Institut de Larnay, près de Poitiers, qui accueille des jeunes filles sourdes. Malgré le scepticisme de la mère supérieure, sœur Marguerite, que j'incarne, se fait fort de s'occuper de ce « petit monstre furieux » pour le sortir de la nuit…

H.fr : Est-ce un univers que vous connaissiez ?
IC : Non, je n'avais jamais été sensibilisée à la culture sourde, même si, enfant, j'avais adoré le film « Les enfants du silence », avec Emmanuelle Laborit. Nous avions d'ailleurs été nommées ensemble aux trophées des Molières. Elle avait eu le prix, moi pas ! J'étais déçue, évidemment. Puis elle est montée sur scène, a fait signer la salle et nous a demandé d'applaudir en agitant les mains ; j'étais terriblement émue et ai toujours gardé ces deux images en tête.

H.fr : Alors lorsque Jean-Pierre Améris vous soumet le scénario de « Marie Heurtin »…
IC : J'étais très heureuse, évidemment. Je ne le conçois d'ailleurs pas comme un film mais une expérience où j'ai découvert la culture sourde et la langue des signes française. Un vrai choc ! Je ne savais pas que cette langue avait été interdite ; on accrochait les mains des enfants dans le dos pour les obliger à oraliser. On ignore tout de l'histoire des sourds et de la façon dont notre société les a maltraités.

H.fr : Pourquoi parler de culture et pas de langue ?
IC : Parce que, pour certains, la surdité n'est pas vécue comme un handicap mais comme une « identité », avec des façons de penser différentes.

H.fr : Qu'est-ce qui vous séduit dans cette langue ?
IC : La poésie du geste. J'ai toujours voulu être danseuse ; c'est une danse des mains. Nuage et âme ont le même signe ; c'est magnifique !

H.fr : Vous signez dans le film, vous avez donc appris la LSF ?
IC : Oui, pendant quatre mois, à raison de trois cours par semaine avec l'association Aris. Sachant que la majorité des actrices et figurantes du film sont sourdes, je voulais être un peu autonome avec mes partenaires, sans avoir besoin d'un interprète, en particulier avec Ariana Rivoire qui joue le rôle de Marie. Mais c'est assez drôle car j'avais appris la LSF à Paris, et elle venait d'une autre région ; certains signes étaient différents.

H.fr : Vous savez encore « signer » ?
IC : J'ai de beaux restes mais j'ai oublié pas mal de signes ; il faut vraiment que je m'y remette. Il est important de continuer à pratiquer sinon on perd en souplesse.

H.fr : Qui est cette jeune Ariana ?
IC :
Une jeune fille sourde que Jean-Pierre Améris a repérée dans le réfectoire d'une école pour jeunes sourds. Elle n'est pas aveugle mais a su composer son personnage avec brio ; c'était assez extraordinaire de la voir se déplacer.

H.fr : Que dit cette histoire ?
IC : Qu'on a toujours besoin de l'autre ; la vie n'est qu'un échange. Marguerite, la sœur qui accepte de prendre en charge cette sauvageonne murée dans le noir et le silence, contre l'avis de tous, lui fait don de ses connaissances, du langage, de la vie… Elle lui apprend à percevoir le monde autrement, de façon plus sensuelle, un monde qui palpite, un monde sensitif. Marie devient la fille de son âme. Et puis, sans dévoiler la fin, l'élève finit par dépasser le maître et Marguerite découvre, à travers Marie, un autre sens à la vie…

H.fr : Vous apparaissez souvent dans des films qui mettent en scène la vulnérabilité : « Se souvenir des belles choses », « Les émotifs anonymes » et, en ce moment à l'écran, « Respire ».
IC : C'est vrai que les metteurs en scène me proposent souvent des personnages qui vont dans ce sens. J'ai du mal à me regarder moi-même mais je dois avoir ce mélange de fragilité et de force propice à ce genre de rôle. Des personnages qui sont a priori entravés mais finissent toujours par puiser assez de ressources pour se dépasser…

H.fr : Citez-nous, dans ce registre, un personnage qui vous touche particulièrement.
IC : Dans « La ménagerie de verre », une des premières pièces de Tennessee Williams écrite en 1944, Laura, l'héroïne, est une jeune fille qui boite, neurasthénique, paralysée de timidité. Peut-être parce que je suis aussi très timide, même si cela peut paraître très paradoxal pour une actrice !

H.fr : La situation de handicap, cela évoque quoi pour vous ?
IC : A titre personnel, un accident lorsque j'étais petite fille. Une fracture du fémur. J'aurais dû boiter toute ma vie. Mais plus que le handicap, ce qui me touche c'est la singularité d'être au monde avec nos différences. J'ai autour de moi quelques amis artistes, disons « atypiques », comme la chanteuse islandaise Björk ou l'acteur Benoit Poelvoorde … A leur contact, j'ai appris qu'il fallait s'autoriser à se montrer tel qu'on est.

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"


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