« Il y a des magasins où j'aimerais aller, mais je passe devant et je ne m'arrête pas parce qu'il n'y a pas de rampe d'accès. » Valérie, 56 ans, en fauteuil roulant, passe son chemin lorsqu'une marche entrave son shopping. Combien de « Valérie » perdent les commerces inaccessibles ? La Journée mondiale des mobilités et de l'accessibilité, le 30 avril, n'est pas l'occasion de fêter une quelconque victoire. Alors que la loi du 11 février 2005 fixait un objectif à dix ans pour rendre l'ensemble des commerces accessibles, l'obligation n'est toujours pas appliquée en France, vingt-et-un ans plus tard. Un rapport de l'Assemblée nationale de juillet 2025 révèle que plus de 50 % des Etablissements recevant du public (ERP) ne sont toujours pas engagés dans le dispositif des Agendas d'accessibilité programmée (Ad'AP), pourtant en vigueur depuis 2014. Un besoin criant pour les 12 millions de personnes en situation de handicap et donc à besoins spécifiques, qui fréquentent régulièrement des commerces de proximité.
Moins de 500 000 établissements accessibles sur 2 millions
D'après le dernier bilan (2022) de la délégation ministérielle à l'accessibilité, sur deux millions d'ERP, un peu plus de 942 000 respecteraient la réglementation, mais seule la moitié d'entre eux est réellement accessible. 35 % bénéficieraient de dérogations pour difficulté technique, coûts disproportionnés, atteinte au patrimoine ou refus de travaux par la copropriété. 15 % seraient toujours accompagnés aujourd'hui dans le cadre des agendas programmés, qui devaient pourtant prendre fin en 2024. Sans compter le manque de contrôle des établissements répertoriés comme accessibles, comme le rappelle Axelle Rousseau, représentante du Collectif handicaps : « Le contrôle se fait sur la base du déclaratif, et un commerçant peut dire que son établissement est accessible, alors que les règles et les normes d'accessibilité ne sont pas respectées ».
Le fonds territorial d'accessibilité supprimé
Depuis peu, une nouvelle régression vient raviver la colère des associations du secteur : la suppression du fonds territorial d'accessibilité début janvier 2026 ( Fonds d'accessibilité : une fermeture anticipée qui interroge), décidée de manière unilatérale par le gouvernement, malgré les engagements du Président de la République lors de la Conférence nationale du handicap en avril 2023. « Un signal très négatif », pour Axelle Rousseau.
Ce fonds était prévu pour aider les commerçants à financer des travaux, mais aussi les diagnostics préalables et les mesures d'accompagnement nécessaires. Il a néanmoins été sous-utilisé par les commerçants, ce qui a justifié la fermeture du dispositif. C'est justement les commerces de proximité, ou ERP de catégorie 5, sur lesquels se concentrent les difficultés, qu'il visait en priorité. 90 % d'entre eux ne seraient en effet pas aux normes.
Des démarches complexes
« Les démarches administratives pour accéder au fonds territorial d'accessibilité étaient lourdes », pointe la représentante du Collectif handicaps. La complexité des démarches à réaliser pour obtenir cette aide financière de l'Etat est l'une des explications soulevée par les associations pour expliquer le manque de recours, comme par les commerçants. « Je pense qu'il fallait faire maths sup-maths spé pour être en capacité de remplir le formulaire », raille Jonathan, responsable d'un commerce d'optique non accessible, au cœur du 11e arrondissement de Paris. L'opticien décrit un nombre de questions à rallonge, et des calculs complexes à réaliser. Il attend que l'« Etat y mette du sien », soulignant le peu de commerces accessibles dans le quartier.
Être empêché dans ses achats
Ce sont donc toujours aux personnes en situation de handicap de s'adapter à la situation, se voyant ainsi entravées dans leurs choix de consommation. Valérie n'en finit plus de détailler les problèmes récurrents qu'elle rencontre dans les commerces du quotidien : en plus du manque de rampes, les magasins trop petits pour circuler avec son fauteuil ou encore les ascenseurs régulièrement en panne. Un état des lieux auquel Axelle Rousseau, du Collectif handicaps, ajoute le manque d'entretien de certains dispositifs mis en place pour favoriser l'accessibilité, qui finissent par ne plus être fonctionnels.
Un "consommateur comme un autre"
« Je fais des économies en ne pouvant pas aller dans certains commerces, sourit, amère, Valérie, mais j'aime bien consommer. J'aime surtout acheter des vêtements », précise-t-elle, espiègle. Le manque d'accessibilité prive en effet les commerces qui ne sont pas aux normes d'un certain nombre de clients. « Une personne en situation de handicap, c'est un consommateur comme un autre, rappelle Axelle Rousseau du Collectif handicaps. Si ce n'est pas chez ce commerce non accessible qu'elle va, elle ira chez son concurrent ».
10 à 20 % de clientèle potentielle en moins
Combien de personnes renoncent à entrer dans un commerce et repartent sans rien dire ? Le phénomène est difficile à chiffrer, mais l'entreprise Dometvie, spécialisée dans la conception de projets d'adaptation du bâti à la perte d'autonomie et au handicap, a mené une analyse à ce sujet. « Entre 30 et 50 % des personnes concernées renoncent à entrer dans un lieu qui n'est pas accessible, soit 6 à 10 millions de personnes », explique Michaël Cohen, président de Dometvie. L'impact de ce renoncement a été mesuré et s'élèverait à 10 à 20 % de clientèle potentielle en moins. Un phénomène largement silencieux car la majorité des personnes ne se plaignent pas, explique Michaël Cohen. « Et une centaine de milliers d'achats sont perdus chaque jour sans que les commerçants ne le voient », déplore-t-il, évoquant les gérants d'établissements qui lui expliquent qu'engager des travaux ne servirait à rien, parce qu'ils n'ont pas de clients en situation de handicap. Un serpent qui se mord la queue.
1 Français sur 3 entravés
Mais le coût perçu des travaux, largement surestimé par les commerçants selon le président de Dometvie, explique également leur réticence à s'engager dans la mise en accessibilité de leurs établissements. Un avis partagé par Axelle Rousseau, qui rappelle toutefois que « certains aménagements ne demandent pas des travaux longs et coûteux ». La représentante du collectif aborde en premier lieu la question de l'accès (direct) : « Mettre une rampe devant un bâtiment, ce n'est pas très compliqué ».
Des aménagements qui seraient pourtant bénéfiques pour beaucoup à l'échelle de la société. Dans l'étude de Dometvie, l'ensemble des personnes touchées par des difficultés de mobilité sont prises en compte. Une analyse qui dépasse les personnes en situation de handicap : seniors, parents avec poussette, femmes enceintes, blessés temporaires… Elles représenteraient environ 20 millions de personnes, soit près d'un français sur trois. « Il faut arrêter de voir l'accessibilité comme un sujet réglementaire, pour en faire un sujet de société, et de bon sens économique pour les commerçants », conclut Michaël Cohen.
Quid de l'e-commerce ?
Face à ces barrières physiques, on pourrait croire que les clients en situation de handicap se rabattent naturellement sur le commerce en ligne. Pourtant, le e-commerce est loin d'être un refuge sans embûches. Les sites marchands ne respectent que trop rarement le Référentiel général d'amélioration de l'accessibilité (RGAA), créant de nouvelles formes d'exclusion, notamment sensorielles.
Les chiffres sont édifiants : 40 % de pages web présentent des problèmes d'accessibilité numérique selon le baromètre 2025 de la ContentSquare Foundation, impactant principalement les personnes malvoyantes (absence de textes alternatifs, contrastes insuffisants) ou sourdes (absence de sous-titres sur les vidéos de présentation). Plus grave encore, 90 % des paniers d'achat ne seraient pas totalement utilisables via un lecteur d'écran, d'après l'étude « The Internet is unavailable » réalisée par Deque Systems en 2019, transformant la transaction en ligne en un véritable parcours du combattant virtuel qui finit, là aussi, par un abandon d'achat.
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