Bruxisme : quand les dents grincent, le corps trinque

Grincements, mâchoire crispée, dents usées... Le bruxisme peut provoquer douleurs, fractures dentaires voire migraines et troubles du sommeil ! Chez les personnes polyhandicapées, il peut aussi être un signe à ne pas banaliser.

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Jeune femme qui se tient les joues

« Le grinçage de dents ? On ne l'entend même plus ! » Patrick et Guilaine*, parents de Virginie*, 42 ans, polyhandicapée, ont depuis longtemps cessé de s'étonner du bruit produit par leur fille. À table, en présence d'invités, son serrage de mâchoire intrigue pourtant régulièrement. Derrière ce geste répétitif se cache un trouble bien identifié : le bruxisme. Il correspond à une activité répétée des muscles de la mâchoire, avec serrement ou grincement des dents, pendant l'éveil ou le sommeil. Loin d'être une simple « mauvaise habitude », il s'agit d'un phénomène complexe, à composantes neurologiques, comportementales et psychosociales. Chez l'adulte, une méta-analyse estime la prévalence du bruxisme d'éveil à environ 15,4 %, avec toutefois des méthodes de diagnostic encore hétérogènes.

Dents usées, fractures, migraines : les conséquences du bruxisme

À force de serrer ou de grincer, les muscles masticateurs peuvent être constamment sollicités. À la clé : usure prématurée de l'émail et des surfaces dentaires, dents sensibles, fractures de dents ou de restaurations, hypertrophie des masséters (muscle situé sur la joue servant à fermer la bouche et mâcher), douleurs musculaires, troubles temporo-mandibulaires (ATM) (impactant l'articulation de la mâchoire) et céphalées.

Le lien avec les migraines et les maux de tête existe dans la littérature mais il reste discuté : le bruxisme n'est pas considéré comme une cause directe et unique de la douleur. Il peut notamment coexister avec des troubles temporo-mandibulaires et contribuer à leur aggravation. Le sommeil peut également être perturbé, notamment par les micro-éveils associés au bruxisme nocturne, plus embêtant car le dormeur n'a pas conscience de serrer les dents. À l'inverse, stress, anxiété, consommation de stimulants, certains médicaments ou troubles du sommeil figurent parmi les facteurs associés au phénomène. Autrement dit, le bruxisme n'est pas uniquement « le symptôme du stress moderne » : son origine est multifactorielle.

Polyhandicap : un bruxisme à ne pas interpréter comme une simple habitude

La situation est différente lorsque le bruxisme s'inscrit dans un contexte de handicap cognitif. La HAS le classe parmi les « parafonctions », habitudes ou tics de la bouche, pouvant provoquer des douleurs de l'articulation temporo-mandibulaire, parfois difficiles à repérer lorsque la personne communique peu ou pas verbalement. Une méta-analyse publiée en 2024 dans la revue Brain Disorders estime prévalence du bruxisme peut être jusqu'à sept fois plus élevée chez les enfants atteints de troubles neurodéveloppementaux que chez les enfants non atteints de troubles neurodéveloppementaux. Il y a aussi d'autres troubles « surreprésentés » : le syndrome de Rett (maladie rare qui se développe chez le très jeune enfant, principalement la fille) a montré la prévalence cumulée la plus élevée de bruxisme à 74 %, suivi par la paralysie cérébrale à 48 % et le syndrome de Down à 40 %.

Le bruxisme, indice d'un inconfort ?

Chez une personne qui communique difficilement, une mâchoire constamment serrée, des grincements, des morsures répétées, une modification de l'alimentation ou un changement de comportement peuvent constituer des indices d'un inconfort ou d'une douleur. La Haute autorité de santé (HAS) souligne plus largement que les difficultés d'expression de la douleur peuvent compliquer le diagnostic chez les personnes handicapées. C'est d'autant problématique que l'accès aux soins bucco-dentaires des personnes en situation de handicap reste encore difficile. « Les dentistes ne sont pas toujours équipés et formés pour répondre à des problèmes spécifiques », déplorait dans une interview de 2022, accordée à Handicap.fr, la directrice du programme de doctorat en soins dentaires spéciaux au Trinity college de Dublin (Soins dentaires et handicap : des pro mieux formés ?). Résultat, 90 % des personnes en situation de handicap ont des problèmes de dentition, notamment de gencives contre 35 % dans la population générale (HAS, 2018).

Quelle prise en charge ? Pas de traitement curatif à ce jour

Il n'existe actuellement aucun traitement curatif permettant de supprimer durablement le bruxisme. La prise en charge vise donc surtout à identifier les facteurs associés, limiter les conséquences et soulager les douleurs. Une gouttière occlusale, lorsqu'elle est indiquée et adaptée par un professionnel, peut notamment protéger les dents ; une prise en charge dentaire permet de restaurer les lésions déjà constituées.

Selon les situations, une approche pluridisciplinaire peut associer dentiste, médecin, kinésithérapeute ou orthophoniste, notamment lorsque des difficultés oro-motrices ou de déglutition sont présentes. Dans le polyhandicap, le Protocole national de diagnostic et de soins (PNDS) mentionne également le travail de l'orthophoniste sur les praxies oro-faciales et la gestion des parafonctions. Les injections de toxine botulique dans les muscles masticateurs ont été étudiées dans certaines paralysies cérébrales (Toxine botulique : le manque de médecins bloque les soins) mais les résultats restent insuffisants pour en faire un traitement établi du bruxisme. Quant aux dispositifs connectés qui cherchent à détecter puis réduire les épisodes de serrage, ils constituent une piste émergente, mais leurs bénéfices doivent encore être appréciés à la lumière de données cliniques indépendantes. C'est le cas de la « mentonnière connectée » développée par la start-up française Bruxless. Elle utilise de légères stimulations pour inciter le cerveau à relâcher la pression musculaire.

Face à des dents qui s'usent, des douleurs de mâchoire, des céphalées ou des troubles du sommeil, le premier réflexe reste donc de rechercher la cause avec un professionnel de santé, plutôt que de considérer le grincement comme une simple habitude nocturne.

*Les prénoms ont été modifiés.

© Hope Connolly de Getty Images / Canva

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Clotilde Costil, journaliste Handicap.fr"
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