« Aujourd'hui, ça va mieux mais je reste vigilant. » Marc, 48 ans, enseignant, choisit ses mots avec précaution. Il parle lentement, comme s'il mesurait encore le poids de ce qu'il a traversé. Pendant des années, il a tenu bon dans un métier qu'il aimait, malgré des conditions de travail de plus en plus difficiles.
Une longue descente
Jusqu'à son burn-out, ou syndrome d'épuisement professionnel, en 2010. « Après cela, plus rien n'est revenu vraiment à la normale », raconte-t-il. Il sombre dans une profonde dépression. Une tentative de suicide entraîne une hospitalisation prolongée. Un an plus tard, Marc rentre chez lui, toujours rongé par la douleur psychique malgré plusieurs antidépresseurs et des ajustements de traitements. Son psychiatre évoque alors une dépression résistante et propose une sismothérapie (électrochocs). « J'ai eu une centaine de séances », dit-il. Sans amélioration notable, sinon des pertes de mémoire.
Un handicap invisible
La dépression résistante se définit par la persistance des symptômes malgré au moins deux traitements antidépresseurs bien conduits. En France, près d'un million de personnes seraient concernées selon le Plaidoyer « Halte à la répression résistante ». Mais au-delà de la définition clinique, ce sont surtout des existences qui se rétrécissent avec une maladie qui envahit toute l'existence. Elle agit comme un handicap invisible : rien ne se voit, mais tout est affecté. Le travail devient incertain, parfois impossible. Les relations s'effritent. Les capacités cognitives diminuent. L'isolement s'installe. Avec, à terme, des complications sociales et physiques qui peuvent même réduire l'espérance de vie. Contraint d'abandonner son métier, placé en invalidité, Marc a aussi dû assister au naufrage de son couple. « Le plus dur, ce n'est pas seulement la souffrance, c'est de disparaître peu à peu de sa propre vie. »
Une maladie sévère, mais pas sans issue
« Les dépressions sévères et résistantes génèrent des souffrances importantes et s'accompagnent d'un risque suicidaire élevé, explique le Pr Antoine Pelissolo, chef de service de psychiatrie au CHU Henri-Mondor, à Créteil. Mais le pronostic de cette affection sévère peut aussi être très favorable lorsque les soins adéquats sont mis en œuvre. » Autrement dit, l'impasse thérapeutique n'est pas une fatalité. À condition d'identifier plus tôt les formes complexes de la maladie et d'adapter rapidement la prise en charge.
Une course contre le temps
Pour beaucoup de patients, le diagnostic arrive tardivement. Trop tardivement. Les symptômes s'installent, les traitements se succèdent, souvent sans réévaluation globale. Ludivine, 55 ans, a ainsi erré pendant des décennies : « On m'a dit que j'étais bipolaire pendant près de trente ans. Mais je savais que quelque chose ne collait pas. J'étais toujours au fond du trou. » Souvent confondu avec la dépression, le trouble bipolaire se caractérise par une alternance de phases maniaques et dépressives. « Il est désormais bien établi que le pic d'incidence des troubles dépressifs survient à l'adolescence, indique le Pr Olivier Bonnot, président du Conseil national des universitaires de psychiatrie (CNUP). Par ailleurs, lorsque des formes résistantes apparaissent, l'accès aux stratégies thérapeutiques de deuxième et troisième ligne ne doit pas être retardé. »
Un constat partagé
Mais quid du terrain ? Les patients errent encore trop souvent d'un professionnel à l'autre, sans continuité ni accès rapide à une expertise spécialisée. Cette situation tient à un faisceau de difficultés bien identifiées : repérage tardif des formes résistantes, confusion possible avec un trouble bipolaire, accès limité aux psychiatres, formation inégale des soignants, comorbidités sous-estimées. Un constat largement partagé. Début avril, dans leur plaidoyer « Halte à la dépression résistante », l'Unafam et France Dépression dénoncent des diagnostics tardifs, un parcours de soins insuffisamment structuré et des inégalités d'accès aux traitements, autant de freins qui entretiennent l'enlisement de la maladie.
Une articulation nécessaire entre tous les acteurs
La dépression résistante survient rarement seule. Troubles anxieux, addictions, maladies somatiques ou dérèglements hormonaux viennent souvent compliquer le tableau clinique. « Les troubles addictifs et la dépression résistante sont fréquemment associés dans la pratique clinique », observe le Pr Amine Benyamina, chef de service psychiatrie et addictologie à l'AP-HP Paul-Brousse, qui insiste sur l'importance d' « une approche globale et coordonnée pour améliorer le repérage, la continuité des soins et les chances de rémission des patients. » En clair, traiter uniquement les symptômes dépressifs sans considérer l'ensemble de la situation médicale et sociale (situation familiale, logement, aspirations...) du patient réduit fortement ses chances de récupération psychique. Les familles deviennent souvent vigies, soutiens logistiques, remparts contre le suicide. Pourtant, elles restent encore trop peu intégrées au parcours de soins.
Des traitements encore inégalement accessibles
Réduire les inégalités d'accès aux soins est un enjeu majeur. « Certaines approches validées scientifiquement restent encore difficiles d'accès selon les territoires, comme l'électroconvulsivothérapie (ECT), la stimulation magnétique transcrânienne (TMS), l'eskétamine, les psychothérapies spécialisées ou la réhabilitation psychosociale, souligne Fabrice Cathala, Président de France Dépression Grand Paris Idf. Ces traitements peuvent pourtant changer le cours de la maladie, notamment chez les patients en échec thérapeutique, en améliorant non seulement les symptômes, mais aussi le fonctionnement social et professionnel. » Parmi ces innovations, Marc a bénéficié d'une stimulation du nerf vague, une technique encore peu connue. « On m'a implanté sous la peau un petit boîtier, comme un pacemaker », explique-t-il. Ce dispositif envoie en continu de légères impulsions électriques au nerf vague, qui transmet des informations au cerveau, notamment aux zones impliquées dans la régulation des émotions. « Ce n'est pas magique, mais ça m'a aidé à sortir la tête de l'eau. »
Reprendre pied
Aujourd'hui, Marc ne parle pas de guérison totale, mais d'un équilibre reconstruit, fragile, qui demande une vigilance constante. En psychiatrie d'ailleurs, de façon générale, le terme guérison est remplacé par « rétablissement ». Pour d'autres comme Thomas, le déclic est venu d'une prise en charge spécialisée, intégrant mieux les troubles associés et renforçant le suivi psychothérapeutique. Il a pu reprendre le travail à temps partiel. « Je ne vais pas dire que tout va bien. Mais je recommence à me projeter », avoue-t-il. C'est sans doute là l'enjeu central. Au-delà de la réduction des symptômes, permettre aux patients de retrouver une place dans leur vie et, surtout, la capacité d'imaginer un avenir possible.
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