Education : le SOS de 300 profs handicapés en détresse

Les enseignants handicapés, grands oubliés de l'école inclusive ? 300 d'entre eux adressent une (énième) lettre ouverte au ministère de l'Education pour réclamer l'instauration d'un dialogue et une prise en compte de leurs besoins. Coup de gueule !

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« Il va falloir songer à changer de métier, vous ralentissez le service », a recommandé un inspecteur de l'Education nationale à un enseignant en situation de handicap. Guère mieux du côté des chefs d'établissement... « Votre handicap complique la gestion de notre structure, madame. Il faut en avoir conscience », a estimé l'un d'eux. Voilà plusieurs années que l'école inclusive est au centre des préoccupations. Les enfants en situation de handicap et leurs accompagnants (AESH) cristallisent les inquiétudes et revendications, les uns plaidant pour une scolarité plus adaptée et personnalisée, les autres pour une meilleure reconnaissance. Mais qu'en est-il des professeurs ? Délaissés, discriminés, parfois harcelés voire poussés à la démission... Certains se disent esseulés et ont perdu espoir en l'Education nationale.

Anthen, une asso militante

Pour mettre en lumière ces « oubliés de l'Education », Florence Dumas-Castets a co-créé, en 2019, l'Association nationale des travailleurs en situation de handicap de l'Education nationale (Anthen). « Aujourd'hui, l'Education nationale est le plus mauvais élève de France en matière d'inclusion dans la Fonction publique », insiste l'association : le taux d'emploi de personnels handicapés est de 3,5 % en 2020 (source Fiphfp) alors que le quota visé est de 6 %*. Il faut d'ailleurs rappeler que l'Education nationale n'est soumise à l'obligation d'emploi que depuis 2021, elle a longtemps bénéficié de cette exonération. « On aurait aimé que les syndicats se saisissent beaucoup plus de la question mais si l'on existe c'est qu'ils ne l'ont pas fait », explique-t-elle. Après trois ans d'existence et des dizaines de courriers adressés au ministère, « pas l'ombre d'une réponse », se désole Anthen qui se dit pourtant prompte à « entamer un véritable dialogue, une collaboration ». En février 2022, l'association retente sa chance avec une énième lettre... SOS de 300 profs en détresse.

Une médecine pas si préventive

Principaux griefs ? Des médecins de prévention « froids » et parfois même « inexistants », dans certaines académies. « Pour le concours, vous demandez un aménagement des épreuves avec un fauteuil ergonomique. Je ne sais pas si c'est faisable, il faudrait peut-être apporter le vôtre dans le coffre de votre voiture, vous trouverez bien quelqu'un pour vous aider à le sortir », répond l'un d'eux. Sans compter leur « manque de réactivité », renchérit Florence. Cette professeure de lettres dans un lycée depuis une vingtaine d'années, qui souffre d'un spina bifida (une malformation congénitale de la colonne vertébrale), a obtenu divers aménagements de postes via sa Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) : siège ergonomique, plan de travail incliné... Mais à quel prix ? Celui de « longues et laborieuses démarches », assure-t-elle (interview en lien ci-dessous). Selon elle, « la médecine n'a de préventive que le nom ». La faute, principalement, au manque d'interlocuteurs. Par ailleurs, la médecine du travail n'existe pas dans l'Education nationale tandis que « les correspondants handicap, présents dans chaque rectorat, sont désignés, sans être volontaires, et on sent qu'ils n'ont pas une grande marge de manœuvre », estime Florence Dumas-Castets. « De nombreux professeurs ayant besoin d'un aménagement de poste se retrouvent donc sans solution », poursuit-elle, déplorant un « manque criant de volonté et de moyens ».

« La seule chose sur laquelle on compte, c'est la bienveillance des chefs d'établissement,
indique l'enseignante. Le mien prend en compte mes besoins mais certains refusent de mettre en place un emploi du temps adapté qui risquerait, selon eux, de gêner les autres enseignants, tandis que d'autres ne suivent pas les 'préconisations' du médecin de prévention au motif que, comme leur nom l'indique, elles ne sont pas 'obligatoires'. »

Temps partiel non compensé

A bout, certains professeurs se voient contraints de demander un temps partiel, perdant alors une part de leur salaire. De plus, selon Anthen, « l'administration incite les agents en situation de handicap à demander ces temps partiels de droit, c'est-à-dire qu'au lieu de trouver des solutions, on nous demande de financer notre handicap ». Epuisée par cette âpre bataille, Florence s'inquiète pour son avenir. « Comment faire si je ne peux plus exercer dans quelques années ?, interroge-t-elle. En tant que bénéficiaires de l'obligation d'emploi, nous n'avons aucune garantie de reclassement si nous sommes inaptes à occuper notre poste. » « Fonctionnaire = sécurité de l'emploi ? Mouais, a priori... », ironise-t-elle.

Reconversion : pas facile !

Une reconversion professionnelle peut alors être une bonne option. Encore faut-il avoir les moyens... « Organisé et intégralement financé dans d'autres fonctions publiques, le bilan de compétences reste en grande partie à notre charge même si nous mobilisons notre Compte personnel de formation », témoigne Florence. Pour changer de Fonction publique, il faut alors repasser des concours. « Travailler encore plus alors que nous sommes à bout de force ? », s'insurge-t-elle. La loi et les circulaires ministérielles prévoient pourtant la possibilité accrue pour les personnes handicapées d'accéder à d'autres fonctions par le biais des postes adaptés, au sein ou en dehors de l'Education nationale. « En théorie, encore une fois..., rétorque Florence. Mais, en réalité, les cas de reconversion son extrêmement rares. »

Un forum de conseils pratiques

Bon, et la retraite anticipée ? « Pff, tu parles !, pouffe Florence. En théorie peut-être mais, en pratique, elle ne s'applique bien souvent qu'à des personnels touchés par le handicap dès leur entrée dans l'Education nationale, ce qui est rare. » « J'ai bien peur de ne même pas pouvoir arriver jusque-là et de mettre brusquement un terme à ma carrière tellement je suis épuisée. » Florence est loin d'être un cas isolé. Le forum de discussions sur Facebook « Anthen : parlons handicap et ALD des personnels de l'EN » regorge de témoignages de professionnels « désespérés », se sentant « abonnés », a fortiori en période de crise sanitaire, où le « Covid est au cœur des préoccupations du gouvernement ». L'enjeu de ce groupe privé ? Partager son expérience, identifier les difficultés, faire le plein de conseils pratiques mais surtout trouver une oreille attentive car « si le sentiment de ne pas être entendu est sans aucun doute commun à tous les personnels de l'Education nationale, il l'est d'autant plus pour ceux en situation de handicap », expriment-ils.

« Si cette volonté de ne plus voir une personne handicapée uniquement par le prisme de son handicap est louable et nécessaire, il ne faudrait toutefois pas oublier que ce public a des  besoins particuliers qu'il convient de prendre en compte. Ne pas y répondre constitue un préjudice, une discrimination », conclut l'Anthen qui attend du ministère qu'il ouvre ses écoutilles... enfin. Une énième bouteille à la mer ?

* Rappelons que l'Education nationale a édité en 2020 un guide pratique d'une quarantaine de pages dédié aux personnes handicapées qui souhaitent « se déclarer » ou intégrer ce corps (en lien ci-dessous).

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"

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