À cette heure où la plupart des vacanciers dorment encore, la fraîcheur enveloppe les marais. Un voile de brume flotte au-dessus des paddocks. Les chevaux soufflent doucement dans l'air du matin alors qu'une odeur de cuir, de foin et de paille s'échappe des écuries. Dans quelques heures, la chaleur gagnera la campagne puis la plage. Mais, pour l'instant, le temps semble suspendu. Romuald avance lentement jusqu'à un box. Un cheval approche son chanfrein. Le jeune homme caresse son encolure. Derrière lui, les autres cavaliers préparent déjà leur monture.
Sa mère observe la scène en silence. « Après son AVC, il avait perdu une partie de sa confiance en lui, confie-t-elle. Avec les chevaux, je l'ai vu s'ouvrir peu à peu, prendre des initiatives, oser davantage. Aujourd'hui, il est fier de ce qu'il accomplit. » Quelques minutes plus tard, le petit groupe s'engage dans les marais. Les hautes herbes ondulent sous le vent, un héron cendré s'envole, quelques canards troublent le miroir de l'eau avant que le calme ne revienne. Pour beaucoup, cette promenade est un simple plaisir de vacances. Pour d'autres, elle est le premier pas d'une reconquête. Celle de la confiance, du mouvement… et parfois d'une part de soi que l'on croyait perdue.
La rencontre avant le mouvement
Ce qui se joue dans les marais commence bien avant la promenade. À Longueville-sur-Scie, en Seine-Maritime, Karine Boué accorde une place essentielle aux premiers instants de la relation avec le cheval. Le préparer, le conduire en main, apprendre à comprendre ses réactions… autant d'étapes qui posent les bases de la confiance. Tout au long de l'année, son centre accueille des groupes venus de nombreux établissements médico-sociaux (EMS). Membre du comité fédéral de la Fédération française d'équitation (FFE), où elle pilote les questions de médiation et d'Équi-Handi, Karine Boué accompagne depuis de nombreuses années des personnes aux profils très variés. « Handicap de naissance, maladie, accident de la vie… chacun arrive avec son histoire, explique-t-elle. Tous viennent vivre une expérience où les capacités prennent peu à peu le pas sur les difficultés. »
Dans cette approche, il n'est pas nécessaire de monter immédiatement en selle. La séance débute souvent à pied. Les soins apportés à l'animal, la marche à ses côtés ou le simple fait de partager sa présence participent déjà à l'accompagnement. « Les progrès sont souvent discrets, souligne-t-elle. Un regard qui s'affirme, une main qui ose se tendre, une personne très anxieuse qui accepte de guider seule son cheval sur quelques mètres ou un enfant qui prend enfin confiance. Quelque chose s'est déjà remis en mouvement avant même que le cheval ne fasse un pas. »
Le cheval, un passeur plutôt qu'un thérapeute
Pourquoi cette rencontre agit-elle parfois si profondément ? Pour le Dr Marie-Dominique Turmel-Turrou, la réponse tient avant tout à la nature de la relation qui se tisse avec l'animal. Médecin, cavalière depuis l'enfance et spécialiste de la médiation équine, elle mène depuis de nombreuses années des recherches sur les liens entre le cheval, le soin et le rétablissement. Sa réflexion est nourrie à la fois par son expérience de médecin, sa pratique équestre et son propre parcours de vie. « Il ne faut pas considérer le cheval comme un médicament ni comme un thérapeute, mais plutôt comme un passeur fantastique, capable de lever embûches et obstacles sur un chemin où, à sa suite, les soignants peuvent avancer plus aisément », insiste-t-elle. Si elle s'investit dans cette voie, c'est aussi parce qu'elle connaît elle-même les contours du handicap. Elle vit avec une spondylarthrite et une myofasciite à macrophages, à l'origine notamment d'importantes douleurs articulaires, d'une faiblesse musculaire et d'une fatigue chronique. « Je suis plus en sécurité à cheval que lorsque je marche, raconte-t-elle. Mes genoux, mes pieds et mes chevilles peuvent se dérober à tout instant, de manière totalement imprévisible. » Un paradoxe qu'elle éprouve chaque jour. Là où la marche peut devenir incertaine, le cheval lui procure une stabilité inattendue. Au fil des années, elle a également découvert combien cet animal est capable de percevoir les fragilités de son cavalier et de s'y adapter. « Un cheval sent très bien les handicaps de son cavalier, précise-t-elle. Il y est attentif. Je me souviens qu'une de mes montures a attendu que l'on vienne me dégager avant de se relever, afin de ne pas me blesser. »
Une intuition ancienne aujourd'hui confortée par la recherche
Cette intuition n'est pas nouvelle. Bien avant que la recherche ne s'y intéresse, certains médecins avaient déjà compris que le cheval n'agissait jamais seul. Ainsi, il y a quelques années, la psychiatre Martine Chabannes emmenait certains de ses patients dépressifs à cheval dans la forêt de Rambouillet. Pour le Dr Turmel-Turrou, le bénéfice tient autant à la relation avec l'animal qu'à l'immersion dans la nature, au mouvement et à la rupture avec le cadre habituel des soins. Elle développe cette réflexion dans son dernier livre L'équithérapie et la médiation équine au cours des siècles. Petite promenade initiatique sur les traces du cheval bienveillant (In Octavo, 2025). Elle y retrace l'histoire de ces pratiques, depuis l'abbé de Saint-Pierre jusqu'au médecin Charles Londe, bien avant que les neurosciences ne commencent à les étudier. Pour autant, le Dr Marie-Dominique Turmel-Turrou refuse tout discours excessif. Le cheval n'est ni une solution miracle ni un remède universel. Certes, il ouvre un chemin, mais c'est ensuite aux professionnels qu'il incombe d'accompagner la personne.
Quand la science rejoint l'expérience
Depuis plusieurs années, la médiation équine est notamment proposée à des enfants présentant un trouble du spectre de l'autisme (TSA) ou un trouble de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Les études mettent en évidence des améliorations des interactions sociales, de l'attention, de certaines capacités motrices et de l'estime de soi, tout en rappelant qu'elle complète les prises en charge habituelles sans s'y substituer. Les recherches portent désormais sur d'autres situations de handicap. Ainsi, une méta-analyse publiée en 2025 dans le Journal of clinical medicine met en évidence des améliorations de certaines fonctions motrices et de l'équilibre chez des personnes présentant des troubles neurologiques ou moteurs.
Une revue systématique parue en 2026 dans Discover medicine aboutit à des conclusions comparables, tout en rappelant que les protocoles restent très hétérogènes et que des essais de meilleure qualité sont encore nécessaires. Pour le Dr Marie-Dominique Turmel-Turrou, les études confirment ce que les équipes observent depuis longtemps sur le terrain. « Le mouvement du cheval sollicite simultanément les dimensions motrices, sensorielles, émotionnelles et relationnelles, résume-t-elle. C'est cette combinaison qui en fait toute la singularité. » En pratique, guider un animal de plusieurs centaines de kilos sollicite à la fois le corps, l'attention, les émotions et la relation à l'autre. Plus qu'un outil de rééducation, le cheval devient alors un partenaire qui donne envie d'agir, de communiquer et d'oser.
Choisir le bon accompagnement
Si les travaux scientifiques se multiplient et que les initiatives se développent partout en France, le Dr Marie-Dominique Turmel-Turrou invite à ne pas céder aux effets de mode. Derrière des appellations comme « équi-cancer », « équi-coaching » ou « équi-bien-être » se cachent des réalités très différentes. « Le cheval ne doit pas être utilisé "à toutes les sauces", observe-t-elle. C'est un partenaire qui peut trouver sa place dans un projet d'accompagnement lorsqu'il est pensé avec rigueur. » Avant de s'engager, elle conseille de visiter le centre, d'observer une séance, la manière dont les personnes sont accompagnées et celle dont les chevaux sont traités. Pour elle, ces détails en disent souvent plus que les promesses affichées. Chaque accompagnement doit ensuite être construit sur mesure, dans le respect des besoins de la personne, avec un cheval adapté et un encadrement qualifié. « L'équitation est aussi une activité idéale pour aider des personnes, pas forcément attirées par le sport, à se remettre en mouvement en douceur, conclut le Dr Turmel-Turrou. Et contrairement à une idée reçue, elle n'est pas mauvaise pour le dos lorsqu'elle est pratiquée dans de bonnes conditions. »
C'est peut-être là que réside toute la singularité de la médiation équine. Le cheval ne remplace ni les médecins, ni les psychologues, ni les rééducateurs. Mais lorsqu'il trouve sa juste place dans un accompagnement personnalisé, il devient ce « passeur » dont parle le Dr Marie-Dominique Turmel-Turrou. Parce qu'il arrive parfois qu'une rencontre ouvre un nouvel horizon.
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