Film Etat limite : psychiatre surmené au chevet des oubliés

Un psychiatre éreinté. Un hôpital public endolori par un manque de personnel, de moyens, de lits. Le film "Etat limite" met en lumière les failles de notre système de soins et l'impact dévastateur sur patients et soignants. En salle le 1er mai 2024 !

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« Comment bien soigner dans une institution malade ? » Hôpital Beaujon, Clichy. Le docteur Abdel-Kader, seul psychiatre (de liaison) de l'établissement, navigue des urgences au service de réanimation, de patients avec des troubles psychiques à ceux qu'une maladie chronique retient alités, en passant par des rescapés de tentatives de suicide. En dépit des impératifs de rendement et du manque de moyens, il s'efforce d'apaiser leurs maux. Son quotidien haletant est mis en lumière dans Etat limite, réalisé par Nicolas Peduzzi et produit par Les alchimistes et Gogogo films. Un film puissant et nécessaire en salle le 1er mai 2024 (bande-annonce en vidéo ci-contre) !

Prendre soin des « fous », sa vocation

« J'ai été mis au bloc tout petit. » Fils de médecins syriens établis en France, Jamal Abdel-Kader (en photo ci-dessous) a grandi dans les couloirs de l'hôpital public. C'est là qu'il se sent chez lui, là qu'il a décidé de poursuivre sa vocation il y a cinq ans. A l'origine, il s'imaginait chirurgien, comme son père, mais, à la suite d'un stage en psychiatrie, il s'est « trouvé une facilité, une aisance auprès de ceux qu'on appelle les 'fous' ». Depuis, chaque jour, baskets aux pieds, « il gravit et dévale à l'infini les escaliers de fer de l'hôpital, courant d'un service à un autre, d'un chevet à un autre ». Partout le même constat : manque de financements, de lits, de personnel, de temps. « Jamal, c'est Sisyphe, Beaujon, sa montagne », analyse Nicolas Peduzzi.

Mettre en lumière les invisibles

Etat Limite, lauréat du Prix du jury au CPH DOX 2023 (festival annuel du documentaire de Copenhague, au Danemark) et présenté à l'ACID Cannes la même année, est son troisième long métrage. Les premiers, Southern belle et Ghost song, exploraient les méandres des âmes en proie aux addictions et à l'abandon. Se disant « sensible aux personnalités troubles », Nicolas Peduzzi souhaite « faire entendre la souffrance des gens qui échouent ou se réfugient à l'hôpital, et que notre société française s'arrange pour ne pas voir ». « Il a cette envie, cet art de filmer les frontières et les territoires dans lesquels peu s'aventurent », insiste la productrice, Carine Ruszniewski.

Interroger les « causes de la gangrène »

L'hôpital public français a toujours eu, pour Nicolas Peduzzi, un « visage amical ». C'est lui qui a sauvé son père en 1990, et lui-même quelques années plus tard. « Il y a quatre ans, la crise sanitaire a révélé l'ampleur du mal-être de l'institution mais les causes de la gangrène étaient évidemment plus profondes. J'ai voulu les interroger, comprendre où et comment s'était ouverte la brèche », explique le réalisateur d'origine italienne. « Le fait est que la psychiatrie a été l'une des premières spécialités à souffrir des coupes budgétaires, et l'hôpital Beaujon n'est qu'un exemple, ni plus ni moins dysfonctionnel, ni plus ni moins alarmant qu'un autre sur la toile de notre système de soins endolori », ajoute Carine Ruszniewski.

La psychiatrie, négligée et pourtant indispensable

Cette gestion des troubles psychiatriques interpelle particulièrement le réalisateur. « Méconnue par les uns, dénigrée par les autres, la psychiatrie est indispensable à l'épanouissement de notre société, estime-t-il. Le décalage entre la fragilité des patients et la rigidité de l'institution, trop bureaucratique, trop protocolaire, est intolérable. Intolérable, enfin, le fait que des médecins doivent assumer la tâche écrasante de soigner les hommes que la société a rendus fous. »

Prendre le temps malgré un rythme effréné

En effet, dans un « environnement déraisonnable de vitesse, qui enterre les gens sous les chiffres », Jamal se fait un devoir d'offrir à ses patients et leurs proches l'attention et l'écoute que personne ne peut (ne veut ?) plus leur prêter. Il apaise, rassure, oriente avec une patience infinie. L'un des enjeux de ce film d'1h42 est, selon Nicolas Peduzzi, de « faire exister ensemble ces temporalités contradictoires ». « D'un côté le rythme effréné de l'hôpital, en état d'urgence permanent (longs couloirs surpeuplés, échanges entre deux portes, cris des patients en demande d'attention), de l'autre, les bulles de temps que Jamal aménage pour ses patients, imperméables au chaos », précise le réalisateur.

Les limites du corps... et de l'esprit

Jamal est un « personnage hors du commun, dostoïevskien, un peu border en fait, qui substitue au monde tel qu'il est, le monde tel qu'il voudrait qu'il soit. Le problème, c'est que le réel menace toujours de le rattraper », observe Nicolas Peduzzi. C'est son corps qui a donné l'alerte le premier : une douleur lombaire s'est installée au fil des semaines. Et, avec la douleur, le doute. « A lui aussi, il semble parfois que les lignes ne bougeront pas assez vite et que l'épuisement, la solitude, le manque de reconnaissance et le découragement finiront par avoir raison de sa vocation », poursuit-il. « Un psychiatre m'a dit que j'étais tombé malade de mes conditions de travail », confie Jamal. Il avait vu juste... Jamal a été contraint de s'arrêter en raison d'un burn out à l'issue du tournage.

Une équipe en proie au doute et à l'épuisement

Même constat pour Romain, aide-soignant, Alice et Lara, les internes qui le secondent au quotidien, ou encore Ayman, ancien patient devenu stagiaire. Tous racontent « l'amour du soin mais aussi le vertige face à la souffrance des patients, leur propre mal-être, leurs doutes et leurs aspirations ». « Comment soigner les gens si nous-même on n'est pas bien ? », interroge l'un d'eux.

Ne plus détourner le regard !

Pour toutes ces raisons, « les établissements publics ne remplissent plus leur mission d'intérêt général », déplore Jamal. « La psychiatrie est une métaphore de la société, résume-t-il par ailleurs. On a besoin les uns des autres, s'il t'arrive quelque chose je ne peux pas détourner le regard. » Et de conclure : « Ce n'est pas très grave que certains voient le monde de manière déraisonnable, du moment qu'on leur fait une place dans la société ».

© Capture d'écran du film

Photo en noir et blanc du Dr Jamal Abdel-Kader au chevet d’une patiente.
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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
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