Les blessures de l'enfance ne disparaissent pas toujours avec le temps. Elles peuvent aussi s'inscrire durablement dans le cerveau. C'est ce que révèle une étude menée par des chercheurs de l'Inserm, du CNRS et de plusieurs universités françaises, publiée dans European Psychiatry en 2026. En analysant les IRM de plus de 600 adolescents âgés de 14 à 18 ans, issus d'une cohorte européenne, dont une centaine avait été exposée à des maltraitances durant l'enfance, les scientifiques ont mis en évidence des modifications persistantes de plusieurs régions du système limbique, impliqué dans les émotions, la mémoire et la régulation du stress.
Ces altérations concernent notamment l'hippocampe, l'amygdale et le cortex cingulaire. « Ces résultats montrent que les conséquences des maltraitances dépassent largement le seul champ psychologique », soulignent les chercheurs. Selon le ministère de la Santé, 24 % des Français de plus de 18 ans estiment avoir été victimes de maltraitances graves dans leur enfance, d'après les derniers chiffres publiés en 2023.
Un risque accru de troubles psychiques… mais pas une fatalité
Ces modifications cérébrales pourraient contribuer à expliquer pourquoi les personnes ayant subi des maltraitances présentent un risque plus élevé de développer une dépression, des troubles anxieux, un syndrome de stress post-traumatique, des conduites addictives à l'adolescence et à l'âge adulte, mais aussi des symptômes d'hyperactivité et d'inattention, des problèmes relationnels avec leurs pairs et un niveau de comportement prosocial plus faible. Dans une interview donnée à France Inter, Thierry Lhermitte, parrain de la Fondation pour la recherche médicale, affirme que « la moitié des cas de dépression dans le monde sont la conséquence d'une maltraitance grave durant l'enfance », un handicap psychique aux caractéristiques particulières. Cette dépression apparaîtrait « plus tôt dans la vie », avec « des symptômes plus sévères et plus résistante aux traitements par antidépresseurs ».
Les chercheurs rappellent toutefois qu'il ne s'agit pas d'une fatalité : tous les enfants exposés à des violences ne développeront pas un trouble psychique. D'autres facteurs, comme le soutien de l'entourage, la qualité des relations affectives ou un accompagnement précoce, jouent un rôle déterminant dans la trajectoire de chacun. Les travaux les plus récents sur la résilience montrent d'ailleurs que certains mécanismes cérébraux peuvent compenser en partie les effets du traumatisme.
Détecter tôt pour mieux réparer
Au Centre de neurosciences intégratives et cognition à Paris, l'équipe de la chercheuse Elsa Isingrini s'est attardée sur une zone du cerveau qui s'appelle le locus coeruleus, une zone impliquée dans le traitement des informations liées au stress mais aussi de la résilience. Or, d'après Thierry Lhermitte, « les personnes ayant subi une maltraitance infantile, les chercheurs ont observé une perte de neurones uniquement chez ceux qui avaient développé plus tard une dépression, mais pas chez les personnes résilientes. Ce qui suggère un mécanisme protecteur chez ces dernières ».
Le rôle de la prévention
Ces découvertes renforcent aussi l'importance d'un repérage précoce des situations de maltraitance. Plus la prise en charge intervient rapidement, plus les chances de limiter les conséquences sur le développement de l'enfant sont élevées. « Les efforts de prévention devraient se concentrer sur les jeunes ayant des signes avant-coureurs de risque pour leur santé mentale ou physique », explique Jean-Luc Martinot, directeur de recherche Inserm, co-dernier auteur de cette publication.
Les spécialistes plaident pour un accompagnement global, associant protection de l'enfance, suivi psychologique, soutien à la parentalité et interventions thérapeutiques fondées sur les preuves. Les recherches se poursuivent également pour mieux comprendre les mécanismes biologiques de la résilience et développer des approches capables de favoriser la récupération du cerveau après un traumatisme. Un message d'espoir, loin de tout déterminisme : si les violences peuvent laisser des cicatrices durables, elles ne condamnent pas l'avenir des enfants qui en sont victimes.
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