Né avec le syndrome d'Usher de type 2, Mickaël Le Gascoin, 35 ans, est malentendant depuis l'âge d'un an et malvoyant depuis 2020. Pour prendre des photos, il s'appuie notamment sur ses « sensations : en fermant les yeux pour ressentir la lumière et sa chaleur sur mon visage, je me place par rapport à elle ». Ses sujets de prédilection : « des moments volés dans la rue. Je prends le temps de ressentir l'environnement et l'atmosphère qui m'entourent. » Il s'exerce aussi régulièrement à la pratique des portraits, notamment de personnes en situation de handicap, sujet d'une exposition en mars 2025 en Loire-Atlantique.
Une boîte à souvenirs
Lorsqu'on lui a annoncé qu'il allait perdre la vue, Mickaël Le Gascoin a voulu « saisir les moments présents pour pouvoir me les rappeler plus tard. La photographie est devenue un moyen d'accepter ma situation, de me reconstruire et d'avancer ».
Lydia, elle, a commencé à prendre des photos pour pouvoir « garder des souvenirs de [s]a fille ». Vivant avec une rétinite pigmentaire atypique, sa vue est très restreinte : « Je vois comme dans un tuyau, mais la fenêtre se réduit. »
Un art parfois collectif
A Carcassonne, en 2009, la rencontre de Lydia avec l'association GRAPh-CMI a donné lieu à une initiative unique en France : un atelier photographique pour les personnes malvoyantes. « Des actions ponctuelles ou des stages existent, mais pas sur un temps aussi long », souligne Eric Sinatora, le directeur. « Le peu de vue qu'on a, on l'optimise au maximum, moi je la concentre dans le viseur de mon appareil », explique Lydia, 62 ans.
Emmanuel, dont l'acuité visuelle est très diminuée, est titulaire d'une licence d'arts plastiques. « Ce n'est pas parce qu'on est malvoyant qu'on ne peut pas faire de l'art », affirme le soixantenaire. Son travail actuel porte sur des jeux d'ombres avec des mains. Concours, voyages en Europe, expositions… Les projets individuels ou collectifs sont nombreux. « Le fait de travailler en groupe nous permet de nous soutenir et nous stimuler », souligne Lydia, qui ose désormais prendre des photos en extérieur.
« On s'adapte, on bricole »
Kami, photographe à Bordeaux, a changé ses pratiques lorsqu'il a commencé à perdre la vue en 2017. « Je prenais des photos dans les univers du sport, de la musique, je couvrais aussi beaucoup les mouvements sociaux, avec un appareil photo numérique. » Aujourd'hui, il se concentre surtout « sur des portraits en noir et blanc, réalisés avec un appareil photo argentique, me permettant d'avoir une bonne qualité optique sans faire trop de réglages. » « L'argentique donne un grain qui provoque des émotions », apprécie-t-il, même si sa maladie, la neuropathie optique héréditaire de Leber, l'a rendu quasiment aveugle et l'empêche de visualiser ses tirages. S'il se fait aider par son ami photographe Pierre Wetzel pour développer ses œuvres, Kami a pour principe de vie de « s'adapter, bricoler », et part toujours à la recherche de nouveaux challenges. Son prochain défi à 46 ans : prendre des photos dans l'océan grâce à un appareil photo argentique aquatique.
De la photo dans le noir grâce au toucher
Non-voyant, Cédric Poulain expérimente des pratiques innovantes. « Je suis physicien, j'ai travaillé sur la manière dont la lumière interagit avec la matière, ce qui m'a amené à comprendre que je pouvais faire de la photographie dans le noir grâce au toucher », rapporte-t-il. Ce Grenoblois a perdu la vue durant ses études supérieures, à la suite d'une rétinite.
L'une de ses spécialités : les noctographies. « Je m'enferme dans le noir, mon appareil est placé pour prendre une photo avec un temps de pause long, qui enregistre du noir, puis j'éclaire des objets avec une source de lumière dans ma main, en utilisant des caches, tissus ou grilles », explique-t-il. Avec cette méthode, il « construit une image comme un peintre, touche par touche », il appelle cela de « la photographie additive ».
Il développe un autre type d'œuvres, des brayogrammes : « les photographies sont réalisées à partir de braille. Je renverse le paradigme de l'accessibilité : c'est aux voyants de décoder le braille ». L'artiste de 51 ans travaille aussi sur d'autres possibilités pour donner une matérialité à ses photographies, comme l'utilisation de la céramique et la porcelaine. Sa prochaine exposition dure jusqu'au 4 décembre 2026, à Crolles, près de Grenoble.
Mickaël Le Gascoin, lui, joue avec le flou. « Une photographie peut être floue et transmettre une atmosphère. La netteté n'est pas la seule chose qui lui donne de la valeur ». Pour lui, « il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises photos : il y a des émotions que l'on transmet à travers elles. Nos façons de percevoir le monde ont aussi leur place dans la photographie ».
©Cédric Poulain



