Les interprètes sourds, "experts de leur propre langue"

Une personne sourde qui interprète en direct un discours en LSF : aussi méconnue soit la technique du feeding, elle se développe pourtant en France. Focus sur cette co-interprétation sourd-entendant.

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Le système de co-interprétation en langue des signes française (LSF)

« Je veux être interprète en langue des signes. » Quand Alicia*, adolescente sourde, découvre que des interprètes en langue des signes sourds exercent, l'information provoque chez elle un fort étonnement. Cette nouvelle va même au-delà, elle déclenche un désir professionnel. Alors, elle questionne les adultes sourds qui l'entourent et rapidement, elle découvre la notion de feeding. « Il ne désigne ni un métier, ni l'ensemble du processus d'interprétation. Le feeding est une technique de transmission d'informations », précise Ronit Laquerrière-Leven, directrice de l'Académie de la langue des signes française (ALSF) et professionnelle de l'interprétation depuis 25 ans. Pour fonctionner, cette technique nécessite un binôme entendant-sourd, qui travaille en co-interprétation.

La personne sourde est face au public

Complicité, expertise, responsabilité sont autant d'éléments avec lesquels le duo d'interprètes doit composer pour transmettre l'information au public à qui leur travail est destiné, soit les personnes sourdes pratiquant la langue des signes française (LSF) (Pourquoi dit-on "langue" et pas "langage" des signes ?). Sophie Scheidt est interprète LSF/signes internationaux et co-directrice de l'agence toulousaine Vice&Versa. Travaillant dans ce domaine depuis près de 15 ans, elle a démarré la co-interprétation en 2019 et détaille ce qu'est le feeding : « Un interprète entendant traduit le discours oral en LSF et "nourrit" - to feed en anglais - l'interprète sourd. Ce dernier, placé face au public, reprend ce message en temps réel et le restitue en LSF. » Ainsi, le professionnel sourd réalise lui aussi son « propre travail d'interprétation » de ce qui lui a été transmis, comme le décrit Ronit Laquerrière-Leven.

Interpréter n'est pas traduire

L'interprétation se distingue toutefois de la traduction, qui repose sur un contenu fixe comme un document écrit ou une vidéo déjà enregistrée. Sophie Scheidt ajoute que le traducteur sourd peut alors se préparer, faire des choix mais aussi corriger son travail puisqu'il n'y a pas de notion de direct. Pour interpréter un discours ou un événement en temps réel, le binôme d'interprètes doit « se faire confiance, se comprendre très vite et gérer le décalage ». Sur le terrain, beaucoup découvrent cette technique le jour de l'événement où elle est utilisée : l'interprétariat est « encore souvent associé aux seuls interprètes entendants », constate la directrice de l'ALSF. Elle insiste pourtant sur l'importance de la présence d'une personne sourde qui « restitue le sens du message en mobilisant les ressources linguistiques visuelles de la LSF ».

Un "expert de sa propre langue"

Ces caractéristiques propres à la langue des signes sont justement le cœur du feeding. Mettre une personne sourde face au public, assure Ronit Laquerrière-Leven, permet « de transmettre un discours cohérent, précis et accessible » tout en incluant les diverses nuances et intentions qui peuvent être véhiculées dans le message initial. L'intérêt pour le public se joue alors dans la qualité de la langue mais aussi dans la qualité « culturelle » de l'interprétation. Sophie Scheidt confirme cette idée en ajoutant que la LSF retransmise par un interprète sourd est « plus naturelle, plus visuelle et plus proche de celle du public sourd ». Le public qui reçoit le message bénéficie alors d'une compréhension facilitée mais aussi d'une moindre fatigue sur la durée de l'interprétation. La culture sourde est elle aussi mise en avant puisque le feeding contribue à présenter la personne sourde comme « experte de sa propre langue » d'après la co-directrice de Vice&Versa (La LSF un jour inscrite dans notre Constitution ?). Un constat que complète la directrice de l'ALSF : « Les professionnels sourds ne sont pas uniquement les destinataires de l'interprétation : ils peuvent également en être les acteurs.»

Le feeding est bien plus développé outre-Atlantique

Avant de pouvoir monter sur scène devant un public, les interprètes doivent se former et s'entraîner, aussi bien à la charge cognitive que représente l'interprétation, mais aussi au travail en binôme. Les cours dispensés en France restent très rares, comme au centre d'études de traduction, d'interprétation et de médiation (Cetim) de l'université Toulouse Jean-Jaurès ou à l'ALSF. Si le feeding est aussi peu connu dans l'Hexagone, c'est aussi parce qu'il y est arrivé récemment. À l'inverse, la co-interprétation est bien plus développée aux États-Unis où elle existe depuis une vingtaine d'années. Les deux interprètes sourdes ont par ailleurs expérimenté cette technique avec la langue des signes internationale. C'est grâce à cette dernière que Sophie Scheidt et Ronit Laquerrière-Leven ont élaboré des stratégies de collaboration, se rapprochant de la co-interprétation, avant de s'y spécialiser. Elles s'accordent sur la méconnaissance globale du monde entendant quant à cette pratique, alors que sa popularité croît petit à petit au sein de la communauté sourde.

*Le prénom a été modifié.

Crédit : Pauline Royer / Canva

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Pauline Royer, journaliste Handicap.fr"
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