En avril 2025, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) alertait sur la hausse continue des intoxications au protoxyde d'azote. Un an plus tard, des travaux menés aux Hospices civils de Lyon (HCL) mettent en lumière des troubles cognitifs encore méconnus. Ainsi, aux difficultés de marche, plus visibles, peuvent s'ajouter des troubles de la mémoire, de l'attention et de la concentration qui pèsent sur la vie quotidienne sans toujours être repérés.
Handicap.fr : Le protoxyde d'azote procure une euphorie de quelques secondes. Qu'observez-vous chez les patients que vous prenez en charge ?
Alice Mignaval : Tout le paradoxe est là. L'effet recherché s'évanouit en quelques secondes, tandis que les conséquences peuvent durer des mois, parfois être définitives. Ces atteintes sont liées à la répétition des prises, mais il n'existe pas de seuil en dessous duquel on serait protégé. Nous recevons aussi des patients qui consommaient de façon intermittente. Les troubles de la marche et de l'équilibre varient beaucoup d'une personne à l'autre. Certains jeunes disent que leurs jambes « lâchent ». D'autres ne parviennent plus à marcher sans aide et doivent utiliser un fauteuil roulant. Des patients perdent de la sensibilité dans les mains ou les pieds et ressentent des fourmillements, parfois douloureux. Nous rencontrons aussi des difficultés à retenir les urines et des troubles de l'érection.
H.fr : Comment ce gaz peut-il endommager le système nerveux ?
AM : Le protoxyde d'azote rend la vitamine B12 inutilisable sans nécessairement faire baisser son taux dans le sang. Or cette vitamine est indispensable à la myéline, une gaine qui entoure certaines fibres nerveuses dans le cerveau, la moelle épinière et les nerfs. La gaine de myéline permet aux messages nerveux de circuler rapidement. Lorsqu'elle s'abîme, les messages nerveux circulent moins bien. Selon la région touchée, des troubles de la marche, de la sensibilité, des fonctions urinaires ou sexuelles peuvent apparaître, ainsi que des troubles cognitifs. Un taux sanguin normal de vitamine B12 ne suffit donc pas à écarter une atteinte liée au protoxyde. D'autres marqueurs doivent être recherchés.
H.fr : Quels sont les premiers signes qui doivent alerter ?
AM : Des fourmillements, une perte de sensibilité, des jambes qui faiblissent ou un équilibre devenu incertain doivent conduire à consulter sans attendre lorsqu'on consomme du protoxyde d'azote. Notre travail suggère que des signes cognitifs, notamment un ralentissement, pourraient même apparaître avant les troubles les plus visibles. On ne peut pas prévoir avec certitude si les atteintes régresseront. Plus la consommation se prolonge, plus le risque de séquelles augmente. Il est essentiel de parler de son usage au médecin, même s'il n'est pas quotidien.
H.fr : Votre étude, intitulée Dépistage des troubles cognitifs et psychologiques associés à l'usage détourné du protoxyde d'azote, met en évidence un ralentissement chez tous les patients évalués. Que révèle ce résultat ?
AM : Nous avons utilisé le test SDMT (symbol digit modalities test), un test simple qui mesure la vitesse de traitement de l'information. Tous les patients évalués obtenaient un résultat anormal, y compris avec des critères moins stricts. Près de sept sur dix présentaient également une altération à un test de dépistage cognitif plus général. Notre hypothèse est que ce ralentissement pourrait être l'une des premières manifestations cérébrales de la consommation. Il traduirait une souffrance des circuits qui nous aident à entreprendre une action, à nous arrêter lorsque c'est nécessaire et à réguler nos émotions. Ces résultats concernent des patients suivis pour des complications. Ils ne peuvent pas être étendus à tous les consommateurs.
H.fr : Pourquoi ces difficultés risquent-elles de passer inaperçues ?
AM : Parce qu'elles ne se voient pas. Une personne peut sembler aller bien et pourtant peiner à se concentrer, oublier un rendez-vous ou ne plus réussir à organiser sa journée. Face à un imprévu, trouver une solution lui demande un effort considérable. Ce handicap invisible est souvent sous-estimé, alors qu'il peut peser lourdement sur la vie quotidienne. À l'université, lire un texte, comprendre une consigne ou préparer un examen prend plus de temps. Au travail, il devient difficile de suivre une réunion, de mener plusieurs tâches de front ou de respecter des délais. Des jeunes qui n'avaient jamais rencontré ces obstacles peuvent soudain se retrouver en échec.
H.fr : Leurs relations et leur autonomie sont-elles également touchées ?
AM : Oui. Un temps de réaction allongé et une attention moins soutenue peuvent rendre la conduite dangereuse. Dans les relations avec les autres, les difficultés s'installent plus discrètement. On perd le fil d'une conversation, on oublie un rendez-vous, puis on cesse peu à peu de proposer des sorties. Il peut s'ensuivre un certain isolement. Ces troubles ont aussi un retentissement psychologique. Dans notre étude, trois patients sur quatre se plaignaient de difficultés cognitives. Plus de la moitié présentaient des symptômes anxieux et près de deux sur trois avaient une faible estime d'eux-mêmes. Ces chiffres donnent aussi la mesure du bouleversement vécu par des jeunes qui ne parviennent plus à accomplir ce qu'ils faisaient auparavant sans difficulté.
H.fr : Ces atteintes disparaissent-elles une fois la consommation arrêtée ?
AM : Pas toujours, malheureusement. Les fourmillements et la perte de force s'améliorent généralement, mais la récupération peut rester incomplète. Les difficultés cognitives peuvent, elles aussi, persister. Certains patients ont besoin d'une canne, de béquilles ou d'un fauteuil roulant, parfois durablement. L'arrêt complet du protoxyde d'azote est indispensable pour espérer une amélioration. Il doit s'accompagner d'un suivi médical et d'une supplémentation adaptée en vitamine B12. Prendre cette vitamine tout en continuant à consommer ne protège pas. Le gaz la rend à nouveau inutilisable.
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Protoxyde d'azote, des séquelles invisibles
Le 4 juin 2026, les Hospices civils de Lyon ont publié les résultats des travaux d'Alice Mignaval, médecin en médecine physique et de réadaptation. Chez les usagers du protoxyde d'azote évalués, 100 % présentent un ralentissement cognitif. Interview.


