Par Antoine Agasse
On les appelle les « incasables ». Une poignée d'adolescents de l'Aide sociale à l'enfance (ASE), dont les familles d'accueil ne veulent plus. Près de Brest, un dispositif expérimental, la « maison Madéo », tente de leur apporter stabilité et apaisement.
Un cocon qui favorise la sécurité
« Je me sens un peu plus en sécurité ici », raconte J., un adolescent de 16 ans, perruque auburn et long manteau en fausse fourrure. Issu d'une fratrie de sept enfants du côté de sa mère, il a été bringuebalé entre une vingtaine de familles d'accueil et plusieurs foyers avant d'arriver ici il y un an. « Il était très agressif », se souvient Jean-Frédéric Canonge, un des éducateurs de cette villa au milieu des champs, à Milizac-Guipronvel (Finistère). « Il a changé depuis qu'il est ici et se dévoile beaucoup plus : c'est la stabilité du lieu. » Après un an à Madéo, l'adolescent a repris les visites avec sa mère, qu'il n'avait pas vu depuis l'âge de trois ans. « On a bien rigolé, j'ai bien apprécié ce moment », dit-il en montrant un album photo de sa famille.
Des ados avec des troubles psy sévères « rejetés de partout »
Des enfants comme lui, la maison Madéo en accueille trois, tandis que trois autres, placés en familles d'accueil spécialisées, sont également suivis par l'équipe éducative et médicale. Ces adolescents aux conduites violentes, porteurs de troubles psychiatriques, forment « un tout petit groupe, au pouvoir de destruction d'eux-mêmes, qui se fait rejeter d'absolument partout », explique le professeur Guillaume Bronsard, pédopsychiatre et chef de service au CHU de Brest, à l'origine du projet.
Des patients qui font « peur »
Casque sur les oreilles et sweat à capuche, K., un garçon de 12 ans, a enchaîné 27 familles d'accueil en deux ans. « Plus personne ne veut le prendre parce que tout le monde a peur », décrit le médecin. Appel aux pompiers, passage aux urgences... La prise en charge de ces adolescents coûte cher à la collectivité, tout en créant des tensions entre éducateurs de l'ASE et médecins psychiatres.
Des moyens considérables pour briser l'enfermement
En faisant travailler éducateurs et infirmiers ensemble, Madéo veut « casser ce cercle terriblement vicieux » dans lequel ces jeunes se retrouvent enfermés, explique le Pr. Bronsard. Des moyens considérables ont été déployés : veilleurs de nuit, éducateurs, maîtresse de maison, infirmiers se relaient 24 heures sur 24. Le tout pour un coût de 350 000 euros par adolescent et par an, répartis entre le département et le CHU.
« Ce n'est pas forcément plus coûteux qu'avant », souligne Gwénaëlle Renaud, directrice du centre départemental Enfance famille du Finistère. Elle précise que les « passages aux urgences ont été divisés par cinq pour certains jeunes ». Symbole de la coopération étroite avec l'hôpital, les résidents de Madéo disposent, en cas de crise, d'une place à l'hôpital psychiatrique, à moins de 10 minutes de là.
Apaiser et sociabiliser sans exclure
« C'est un projet qui a beaucoup de sens et où on a les moyens pour travailler », se félicite M. Canonge, « passionné » par ce foyer qui répond aux besoins « de sociabilisation et d'apaisement » des adolescents. « Ça peut être très difficile parfois quand il y a des scènes de violence », reconnaît-il, mais « ici, ils peuvent tout exploser, on sera toujours là pour eux ». Une « salle d'apaisement », avec tapis de gym et sac de frappe, a été aménagée pour que les jeunes puissent s'y défouler. Les murs et les portes de la maison portent les stigmates des épisodes de violence passés.
Des résultats encourageants mais une sortie incertaine
Deux ans et demi après son ouverture, les résultats du dispositif sont « très encourageants », estime Mme Renaud. Même si les jeunes peinent, malgré l'amélioration de leur état, à trouver une place d'accueil à la sortie de Madéo. « L'étiquette d'incasable dure plus de deux ans. C'est embêtant parce qu'on pensait qu'ils auraient un droit à l'oubli », remarque le Pr. Bronsard.
L'expérimentation a été prolongée en fin d'année dernière. « Si ça fonctionne, on n'exclut pas d'en construire une deuxième dans le Sud-Finistère », avance le président (divers droite) du département Maël de Calan.
© Site web du CHU de Brest



