SEP: une bactérie de la bouche dans le viseur des chercheurs

Une bactérie de la langue peut-elle influencer la sévérité de la sclérose en plaques? Une étude japonaise met en lumière un lien inattendu entre microbiote buccal et handicap, invitant à repenser la place de la santé orale dans le suivi des patients.

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Et si l'évolution de votre sclérose en plaques était liée à une bactérie présente dans votre bouche ? C'est l'hypothèse avancée par une étude japonaise, publiée en novembre 2025 dans la revue scientifique Scientific reports. Sur le banc des accusés ? Fusobacterium nucleatum, une bactérie notamment impliquée dans les maladies parodontales, qui se distingue par son rôle pro-inflammatoire. Cette recherche menée à l'Hôpital universitaire d'Hiroshima explore une piste encore largement négligée : l'impact potentiel du microbiote buccal sur la gravité de cette maladie chronique. Une hypothèse audacieuse, qui déplace le regard bien au-delà du cerveau.

La SEP, une maladie auto-immune complexe

La sclérose en plaques est une maladie auto-immune qui s'attaque au système nerveux central. En détruisant la myéline, cette gaine protectrice des fibres nerveuses, elle perturbe la transmission des messages entre le cerveau et le corps. Troubles moteurs ou visuels, fatigue chronique, douleurs, difficultés cognitives : les symptômes varient d'une personne à l'autre, tout comme l'évolution de la pathologie. Malgré des traitements qui améliorent la qualité de vie, la SEP reste imprévisible et complexe, avec de nombreuses zones d'ombre sur ses mécanismes exacts.

Le microbiote buccal, une piste nouvelle mais sérieuse

Depuis plusieurs années, les études s'intéressent au microbiote intestinal dans la SEP. Mais la bouche, véritable porte d'entrée de l'organisme, reste un angle mort de la recherche. Or, elle abrite des centaines d'espèces bactériennes capables d'influencer l'inflammation systémique. Les chercheurs japonais ont donc choisi de se pencher sur l'enduit lingual, cette pellicule qui recouvre la langue et contient une grande diversité de bactéries.

Ils ont recruté 98 patients souffrant de maladies démyélinisantes, dont 56 atteints de SEP. Les autres vivaient avec des pathologies apparentées : troubles du spectre de la neuromyélite optique (NMOSD), maladie associée aux anticorps anti-MOG (MOGAD) ou encore myélite transverse. Tous ont bénéficié d'un prélèvement de l'enduit lingual afin de mesurer l'abondance de quatre bactéries parodontales, puis leurs données ont été croisées avec leur niveau de handicap évalué par l'EDSS, l'échelle internationale d'évaluation du handicap neurologique.

Plus de Fusobacterium nucleatum, plus de handicap

Résultat frappant : chez les personnes vivant avec une sclérose en plaques, une forte abondance de Fusobacterium nucleatum est associée à des scores de handicap plus élevés. Autrement dit, les patients présentant un EDSS égal ou supérieur à 4 (signe d'une atteinte fonctionnelle significative) étaient nettement plus nombreux dans le groupe où cette bactérie était la plus présente. Cette association persistait même après prise en compte de facteurs clés comme l'âge, la durée de la maladie ou le nombre de poussées. Autre fait notable : lorsque F. nucleatum est présente en abondance avec une autre bactérie parodontale, les scores de handicap sont encore plus élevés, suggérant que ces microbes pourraient agir en synergie pour amplifier l'inflammation.

Les scientifiques soulignent, par ailleurs, que l'abondance de la bactérie ne semble pas liée aux paramètres bucco-dentaires évalués dans l'étude. Un résultat qui n'exclut pas le rôle de l'hygiène orale mais souligne surtout le manque de données détaillées sur le sujet.

Une association, pas encore une preuve de causalité

Ils appellent toutefois à ne pas tirer de conclusions hâtives, l'étude étant observationnelle et réalisée dans un seul centre, sur un nombre limité de patients. Elle montre une association forte mais ne prouve pas que Fusobacterium nucleatum cause directement une aggravation de la SEP. Pour confirmer cette hypothèse, une validation par des études plus larges et multicentriques est nécessaire.

Des facteurs modulables ?

Malgré ses limites, cette étude ouvre une perspective prometteuse. Elle invite à regarder au-delà du système nerveux central et à s'intéresser à des facteurs périphériques, accessibles et potentiellement modulables. En effet, contrairement à de nombreux facteurs de risque non modifiables, comme la génétique, l'état du microbiote buccal peut évoluer avec les soins, l'alimentation ou des interventions thérapeutiques ciblées. Derrière ces résultats se dessinent plusieurs enjeux très concrets : mieux cerner les facteurs associés à un handicap plus sévère, améliorer le suivi clinique et, à terme, explorer de nouvelles pistes thérapeutiques. L'objectif n'est pas de remplacer les traitements actuels mais de les compléter en s'inscrivant dans une approche plus globale, plus transversale et plus attentive à l'ensemble du corps.

Cette étude rejoint aussi d'autres travaux montrant qu'un microbiote oral altéré peut être impliqué dans des maladies systémiques (qui ne touchent pas un seul organe mais peuvent affecter l'ensemble de l'organisme), ouvrant ainsi un champ de recherche encore relativement inexploré.

La bouche, nouvel outil de dépistage ?

Si l'on ignore encore si une hygiène bucco-dentaire rigoureuse peut influer sur l'évolution de la sclérose en plaques, une chose est sûre : la bouche n'est plus un territoire anodin. À terme, surveiller le microbiote oral ou intégrer davantage la santé bucco-dentaire dans le parcours de soins des patients pourrait devenir un réflexe à part entière. Bientôt, un dépistage buccal pour mieux repérer la SEP ? Le débat ne fait que commencer.

© Africa images / Canva

Une jeune femme nettoie sa langue avec une brosse spéciale.
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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
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