Travailler, aimer, rêver. Des projets banals, et pourtant encore perçus comme hors norme pour certaines personnes en situation de handicap. Ce décalage est au cœur du documentaire Échos, réalisé par Théo Livet. Produite pour la Fondation Franco-Britannique de Sillery, cette web-série à impact repose sur un principe simple : créer un espace d'expression libre et authentique pour des personnes dont la parole reste encore largement marginalisée. « Mes projets ? Trouver une femme bien, me marier, comme tout le monde. Pourquoi je n'aurais cette chance ? Parce que je suis handicapé ? », interroge Kilian. Dix épisodes, cinq thématiques (vie sociale, amour, travail, rêves, famille), 20 témoignages puissants et sensibles, livrés sans filtre. Ici, ce sont les concernés qui racontent.
Donner la parole, sans intermédiaire
À l'origine du projet, un constat : « Dans l'espace médiatique et sur nos réseaux sociaux, les personnes en situation de handicap sont encore trop souvent absentes ou représentées à travers des regards extérieurs », déplore Théo Livet. Alors, pendant plusieurs semaines, il réalise Échos avec l'équipe de production Carbone Zéro, en prenant le temps de l'écoute : « Nous avons tendu l'oreille, posé notre caméra, et surtout pris le temps d'écouter les témoignages de personnes incroyables. » L'ambition est revendiquée : « Inverser la dynamique, créer un espace (...) de nuance, de profondeur, où la parole ne soit ni coupée, ni filtrée. »
La Fondation Franco-Britannique de Sillery à l'initiative du projet
Cette démarche est portée par la Fondation Franco-Britannique de Sillery, engagée de longue date en faveur de l'accompagnement et de l'inclusion des personnes en situation de handicap. Son objectif : soutenir des projets qui favorisent l'expression, l'autonomie et la participation sociale.
Présentée en avant-première le 3 décembre 2025, à l'occasion de la Journée internationale des personnes handicapées, la série sera mise en ligne « au cours du premier trimestre 2026 » sur la chaîne YouTube de la fondation et sur son compte Instagram.
Des voix ancrées dans un lieu : l'ESAT du Perreux-sur-Marne
Les personnes qui témoignent sont accompagnées par l'ESAT (Établissement et service d'accompagnement par le travail) du Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne). Un ancrage assumé, afin de donner à la série une cohérence sans enfermer les récits. Les parcours diffèrent, les caractères aussi, mais un même espace de travail et de vie sert de point de départ aux échanges. « À chaque tournage, nous avons été bouleversés par la force, l'humour et la justesse des témoignages », confie le réalisateur. Des paroles ancrées dans le réel, loin des représentations abstraites ou désincarnées du handicap.
Un dispositif épuré pour laisser place aux voix
Le cadre est volontairement épuré. Face caméra, les personnes interrogées répondent à des questions directes, parfois intimes, souvent universelles. Pas de voix off, pas de regard expert : la série laisse émerger des récits singuliers, sans chercher à les faire entrer dans un discours global sur « le handicap ». Un choix formel qui permet aux paroles d'exister pour elles-mêmes, avec leurs nuances et parfois leurs contradictions.
Amour : des désirs ordinaires, un regard pesant
L'amour occupe une place centrale. « J'ai déjà été amoureux, j'ai fait des projets amoureux, des projets d'avenir », répond l'un des participants. D'autres évoquent leurs envies de fonder une famille, « d'avoir une grande maison, des enfants », ou de se projeter autrement : « créer une marque de vêtements », « se lancer dans le mannequinat ». Des aspirations simples, mais souvent confrontées au regard des autres. Sans jamais forcer le trait, Échos montre combien ces désirs universels restent questionnés, parfois disqualifiés, dès lors qu'ils sont portés par des personnes en situation de handicap.
Le travail, entre pression et besoin de cadre adapté
Le rapport au travail révèle des expériences contrastées. Nathalie l'exprime sans détour : « Je préfère l'ESAT, le milieu ordinaire c'est trop compliqué pour moi ». Christelle revient sur son expérience lors du DuoDay : « Je n'ai pas du tout aimé, je devais dire bonjour à tout le monde, dire des mots en anglais, alors que moi je suis très timide. » À l'inverse, Issa y voit un espace d'apprentissage : « J'apprends beaucoup de choses, et tout le monde est très gentil ». Il souligne aussi ce que l'ESAT lui apporte : « Avant j'avais de la pression mais, depuis que je suis ici, je n'en ai plus. On est tous les mêmes, c'est cool ! » Autant de témoignages qui rappellent que l'inclusion professionnelle ne se résume pas à l'accès à l'emploi mais aux conditions dans lesquelles il s'exerce.
Dire les empêchements, sans les dramatiser
La série aborde aussi les limites imposées par le handicap dans la vie quotidienne. « Lire un livre, lire les journaux, c'est très compliqué », explique l'un des témoins. Un autre constat : « Je sais que je ne pourrai jamais faire un métier dans le milieu ordinaire, il faut aller vite, trop vite ». Ces phrases, livrées sans mise en scène ni pathos, donnent à voir des réalités concrètes, souvent absentes des discours institutionnels.
Handicap : une diversité de réalités
En donnant la priorité à l'auto-récit, Échos s'inscrit dans une dynamique plus large du documentaire social, qui privilégie l'expérience vécue à l'expertise descendante. Là où certains formats continuent de mettre en avant la performance ou le parcours « exemplaire », la série assume l'ordinaire. Elle ne cherche ni à édifier ni à convaincre, mais à documenter. Ce choix déplace le regard sans l'imposer et invite le spectateur à écouter plutôt qu'à juger. En privilégiant une multiplicité de voix plutôt qu'un discours unifié, elle laisse ouvertes des pistes de réflexion et rappelle que le handicap ne se résume jamais à une seule réalité. Reste à espérer que ces voix trouvent un « écho » auprès du grand public comme des décideurs.
© Affiche Échos



