Fort Boyard : Mauvaise-Passe, rôle "nain", fait polémique

Mauvaise-Passe, le nouveau personnage de Fort Boyard 2023, attire les foudres de personnes de petite taille qui dénoncent discrimination et caricature. Stéphanie Lhorset, la comédienne, riposte en défendant un rôle fort, attachant et décalé.

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Fort Boyard serait-il dans une « Mauvaise-Passe » ? C'est en tout cas le nom que ce programme mythique a choisi pour son nouveau personnage. Il, ou plutôt elle, fera son apparition dans la 34e édition, diffusée à l'été 2023 en prime sur France 2. C'est Stéphanie Lhorset (en photo ci-contre) qui l'interprète, une comédienne de petite taille de 34 ans qui rejoint les indéboulonnables Passe-Muraille et Passe-Partout dans l'équipe du Père Fouras.

Ludique ou éthique ?

Si les médias ont traité le sujet de façon ludique, pour d'autres la nouvelle ne « passe » pas. Soulevant un point éminemment éthique, ils jugent ce personnage discriminant pour les personnes de petite taille. En cause, notamment, son nom, à connotation négative, voire « sexuelle ». Mais pas que... Une internaute dégaine à balles réelles : « FortBoyardNet continue le freak show et expose les personnes de petite taille comme des bêtes de foire ? Ça rapporte bien le folklore validiste ? ». Jérémie Boroy, président du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH), lui emboîte le pas affirmant que « les producteurs commettent une erreur inacceptable et incompréhensible ». « Je ne sais pas dans quel monde ils vivent alors que tout le secteur audiovisuel est régulièrement destinataire d'alertes et de rappels sur la dignité des personnes, particulièrement mise à mal avec ces images dégradantes, humiliantes et irrespectueuses qui banalisent le fait de se moquer ouvertement de personnes en raison de leur taille », complète-t-il.

Mise au point pour bien comprendre

Pour comprendre l'enjeu, nous avons posé trois questions à Violette Viannay, une interlocutrice qui coche toutes les cases puisqu'elle est à la fois présidente de l'Association des personnes de petite taille, membre du Comité de rédaction handicap de l'Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, ex CSA) et du CNCPH.

H.fr : Que pensez-vous de cette situation ?
VV : Les personnes de petite taille sont très peu visibles dans le paysage audiovisuel français, c'est un fait. Dans la fiction et le divertissement, il y a surtout Mimie Mathy d'une part, et André Bouchet (Passe-Partout) et Anthony Laborde (Passe-Muraille) de l'autre. Dans le premier cas, vous avez une actrice de petite taille qui, quoiqu'on en dise, a eu le mérite d'éduquer le regard de l'autre. Le deuxième cas est plus problématique ; les acteurs de petite taille sont relégués dans des rôles de figurants et cantonnés à leur apparence physique. Le fait qu'ils ne puissent pas s'exprimer alimente une image dégradante, ce qui est particulièrement néfaste quant au regard porté sur les personnes de petite taille dans l'espace public.

H.fr : En quoi le personnage de Mauvaise-Passe peut-il être discriminant ?
VV : Je ne connais pas précisément les contours de ce nouveau rôle mais ces « Passes », avec une dénomination réductrice et stigmatisante et une représentation grotesque, sont des moqueries en puissance. Des générations d'enfants et d'adolescents de petite taille se sont fait appeler Passe-partout, parce que le service public encourageait cette vision désuète du nanisme. L'une des principales difficultés pour nous, aujourd'hui, c'est d'être « crédibles ». Or quand une personne peu habituée à la différence rencontre une personne de petite taille, il est très courant que sa première réaction soit le « rire ». C'est pourquoi les médias ont la responsabilité de proposer des images valorisantes du handicap. Nous remarquons d'ailleurs que cette nouvelle venue choque et étonne des personnes qui ne sont pas du tout concernées par le sujet. Et cela se comprend… Est-ce qu'on pourrait imaginer ceci avec des personnes choisies délibérément pour leur couleur de peau à qui l'on distribuerait « exclusivement » des rôles de figurants, dévalorisants, voire humiliants ? Très franchement, je ne pense pas. A travers ce nouveau personnage-et son nom-, c'est aussi l'image des femmes qui est en jeu.

H.fr : Vous mettez Passe-Partout dans le même sac ?
VV : Fort Boyard a 30 ans. Passe-Partout fait partie des premiers rôles distribués or les enjeux d'intégration sociale, de respect de la différence n'étaient, à l'époque, pas du tout les mêmes. Et, il faut l'admettre, dans les années 90, il n'y avait malheureusement pas de place dans le cinéma pour les personnes de petite taille. On pouvait éventuellement comprendre qu'un figurant atteint de nanisme accepte de participer à du divertissement de cette façon. Aujourd'hui, les choses ont évolué. Il existe des politiques pour une meilleure intégration de la différence (pour ne pas parler d'« inclusion »). A ce titre, ce n'est pas le choix « personnel » de ces acteurs et figurants que je dénonce mais l'inaction visible du service public qui doit veiller à une juste représentation du handicap et éviter les stéréotypes. Nous avons interpellé France Télévisions en octobre 2022 sur la discrimination et la haine en ligne dont sont victimes les personnes de petite taille. Sa directrice déléguée à la diversité indiquait avoir « bien compris [notre] message ». Résultat des courses sept mois plus tard ?

Riposte d'une comédienne épanouie

Qu'en pense la principale intéressée ? Stéphanie Lhorset se dit simplement « étonnée ». « Avant de me juger en mal, demandez-moi pourquoi j'ai accepté de faire de Fort Boyard qui existe depuis plus de 34 ans ? Et pourquoi ça marche ? », ajoute-t-elle. Le tempérament de cette émission populaire est, selon elle, « fantastique, burlesque, volontairement décalé », avec une multitude de personnages atypiques. « Si on m'avait vu dans un film de Tim Burton, personne n'aurait critiqué », argumente-t-elle. Elle assure ne jamais s'être sentie « diminuée ou dévalorisée » et défend un « personnage très beau, très attachant ». D'un point de vue personnel, elle se satisfait d'avoir relevé, avec une maladie rare comme la sienne, « un vrai défi physique dans un environnement contraignant » et d'être ainsi « sortie de sa zone de confort ».

Des jugements parfois violents

La comédienne n'est pas une inconnue dans cet univers puisqu'elle avait déjà prêté ses traits, entre 2019 et 2021, à Passe-Moilesucre dans Boyard Land, un jeu dérivé de Fort Boyard. Elle a également joué dans Les morsures de l'aube (2000) et Indésirables (2013) ou, dans un autre registre, fut choisie par Jacques Dutronc pour incarner le sosie de Betty Boop sur sa tournée. Sa petite taille a « toujours fait réagir ». Les discriminations, parfois violentes, elle connaît, elle endure… A 18 ans, lorsque ses parents l'inscrivent au casting du Cours Simon, on lui répond : « Regardez-vous, vous n'avez aucune chance ». Plus tard, elle défile en tant que mannequin au Carré du Louvre mais c'est une journaliste qui change « l'espoir (qu'elle) fondait dans son projet, celui de mettre en lumière la beauté de la petite femme au travers de la mode », jugeant sa participation « honteuse et scabreuse ». Et puis, il y a les moqueries, les regards ou les questionnements d'enfants... Mais Stéphanie a choisi d'y répondre « sans gêne, bien au contraire », confiant que « sa plus grande force est de savoir rire de (sa) particularité ».

L'autodérision, son « oxygène »

L'ouverture d'esprit et l'autodérision lui apportent l'« oxygène » dont elle a besoin pour « vivre dans une société discriminante, stéréotypée et sectaire ». « Il faut arrêter de se convaincre que nous sommes des personnes lambdas », poursuit celle qui affirme avoir « réglé suffisamment de choses avec son image » et être « en parfaite harmonie avec elle ». Des choix qui rendent cette femme, « comédienne avant d'être naine », « heureuse et libre ». Grâce à ce long chemin, il est vrai semé d'embûches, elle a, de son aveu, « bien grandi », déplorant que certains restent « empêtrés dans leurs barrières mentales », dans un pays qui « a du mal à bouger les lignes ».

Aux critiques, elle répond que cette émission « donne du travail à tout le monde et du bonheur à ceux et celles qui y sont attachés ». Alors, aujourd'hui, qu'on n'aime ou pas son personnage, elle défend l'idée qu'il « fait parler et que c'est une bonne chose pour la visibilité des personnes de petite taille » et surtout un « tremplin » qui pourrait « inspirer d'autres réalisateurs... ». « A moins que ce genre de polémique ne les décourage ! », ajoute-t-elle. A celles et ceux qui ne veulent pas rencontrer Mauvaise-Passe, elle répond : « Passe ton chemin ».

L'Arcom alerté

Nonobstant, l'APPT a interpellé l'Arcom, appuyée par le CNCPH pour que, selon son président, « il prenne la mesure de ce qui est en train de se passer, et que des sanctions soient envisagées si les producteurs ne reviennent pas sur leur décision ». Interrogé par Handicap.fr, le gendarme de l'audiovisuel se dit « très attentif à la juste représentation de la société dans les médias, notamment du handicap », sans pour autant se prononcer, pour le moment, sur le « cas Boyard ».

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"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Emmanuelle Dal'Secco, journaliste Handicap.fr"
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