Malvoyants: l'édition de livres en braille menacée en France

Seule maison d'édition de livres en braille en France, le Centre de transcription et d'édition dédié alerte sur sa survie. Faute d'un soutien financier de l'État, l'accès à la culture et à l'autonomie des personnes aveugles pourrait reculer.

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Gros plan sur les mains d’un homme en train de consulter un livre en braille.

Par Romane Legaud

Canne blanche à la main, Jean-Michel Ramos chemine entre les ouvrages destinés aux personnes aveugles : sans le braille, « on met toute une population à la marge et à l'écart de la culture », soutient le bibliothécaire malvoyant, dans un plaidoyer pour sauver l'unique maison éditant dans cet alphabet en France.

5 000 ouvrages : des livres pour enfants aux classiques littéraires

Au cinquième étage de la médiathèque José Cabanis à Toulouse, les ouvrages en gros caractères côtoient les livres audio et ceux en braille. La médiathèque possède les fonds municipaux les plus importants en France d'ouvrages en braille, depuis les livres pour enfants aux grands classiques de la littérature. Réunis au sein du pôle « l'Œil et la lettre », les quelque 5 000 références sont prêtées aux non-voyants partout en France mais aussi en Algérie et en Italie.

Une édition unique en France fragilisée

Leur principal fournisseur, le Centre de transcription et d'édition en braille (CTEB), basé à Toulouse, est resté l'unique maison d'édition de textes en braille de l'hexagone, depuis sa création en 1979. Cependant « si aucun effort n'est fait par l'État à l'avenir, les risques d'une fermeture sont présents et toute l'édition adaptée (aux handicaps) sera en difficulté », confie Adeline Coursant, directrice de l'association gérant le CTEB.

La crainte d'une « génération sous tutelle, précarisée »

Le centre attend une « aide financière importante promise par (la ministre de la Culture) Rachida Dati depuis trois ans », faute de quoi des millions de personnes seront privées d'un accès à la littérature, craint Denis Guérin, responsable de la communication du CTEB. « Le handicap met déjà en difficulté pour s'intégrer et trouver un emploi », témoigne encore M. Ramos à l'AFP, alors « sans le braille ni l'éducation, on crée une génération sous tutelle, précarisée ».

Un coût de production élevé

Avec un répertoire de 2 500 références, onze salariés et une soixantaine de bénévoles, le CTEB fournit aussi la Belgique, le Canada et d'autres régions francophones. Mais cette production a un coût élevé : il faut compter entre 700 et 1 200 euros pour un livre en braille, selon le CTEB, car sa fabrication nécessite une main d'œuvre spécialisée, un papier plus épais ainsi que des machines particulières, les embosseuses, pour imprimer l'alphabet en relief.

L'adaptation d'un livre en braille peut prendre plusieurs semaines. Les bénévoles mal ou non-voyants de l'association effectuent une relecture et un seul roman nécessite parfois plus de dix volumes pour sa version braille.

Un modèle économique fragile

La maison d'édition adapte en outre 8 000 relevés bancaires en braille pour 90 % des établissements bancaires en France, sa « seule activité qui n'est pas à perte », qui permet de financer les ouvrages en braille, souligne M. Guérin. Mais, à terme, les banques adapteront leur plateforme numérique pour les rendre accessibles à leurs clients malvoyants, ajoute-t-il. Et « elles se passeront du CTEB », déplore la directrice.

Le livre, « fondement d'une démocratie »

Depuis trois ans, l'association à but non-lucratif applique à son catalogue « le prix unique du livre », dont l'édition classique bénéficiait déjà. Une initiative décisive car, selon Denis Guérin, « le livre ne peut être un produit de luxe, c'est le fondement d'une démocratie ». Et de préciser que les achats de livres en braille ont doublé depuis la mise en place de cette politique tarifaire. « Se sentir inclus c'est pouvoir avoir une égalité du porte-monnaie : mon livre ne coûte pas plus cher que celui des autres », martèle-t-il, soulignant l'importance du braille pour l'alphabétisation mais aussi pour l'autonomie dans les tâches quotidiennes, comme sur les emballages de médicaments ou dans les transports en commun.

Seule 4 % de l'actualité littéraire accessible

L'association explique avoir déjà proposé « d'autres solutions très simples » au ministère de la Culture, avec une augmentation de 8 centimes du prix du livre en librairie, qui permettrait de « financer annuellement toute l'édition adaptée » aux handicaps, selon la directrice.

Le centre ajoute chaque année 200 nouveaux livres à son catalogue sur les quelque 70 000 qui paraissent chaque année. « Il y a seulement 4 % de l'actualité littéraire accessible aux non-voyants, on aimerait faire plus, mais on a besoin d'aide », exhorte le responsable, satisfait cependant d'observer « un contexte vertueux pour l'inclusion en France depuis les JO 2024 ».

© Yan Krukau de Pexels

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