Handicap : retrouver le mouvement grâce à la méthode Vojta

Méconnue en France, la méthode Vojta agit directement sur le cerveau pour relancer des schémas moteurs. Utilisée chez des personnes handicapées comme valides, cette kinésithérapie neurologique agit sur le mouvement, la posture et les douleurs.

• Par
La kiné est en train d'appliquer la méthode Vojta sur le pied d'un enfant.

Et si le cerveau pouvait encore commander des mouvements là où le corps ne répond plus ? C'est sur cette intuition qu'a été développée la méthode Vojta. Cette technique de kinésithérapie neurologique repose sur une approche singulière : s'adresser directement à notre chère matière grise pour faire émerger des mouvements automatiques, sans solliciter un effort volontaire du patient. « La technique Vojta cible le cerveau pour impacter la fonction musculaire, grâce à des points d'appui précis », résume Guillemette Moreau-Pernet, kinésithérapeute spécialisée en neurologie. Encore marginale en France, cette approche ouvre pourtant des perspectives thérapeutiques longtemps négligées, en particulier pour les personnes en situation de handicap, lorsque les prises en charge classiques atteignent leurs limites.

Dix zones clés pour activer le système nerveux

La méthode Vojta repose sur la stimulation du système nerveux sensitif à partir de dix zones précises du corps, identifiées pour leur forte densité neurologique. Elles se situent notamment au niveau de l'épaule (acromion), du thorax (septième côte), du bassin (épine iliaque), des fessiers, de la cuisse, du genou, du poignet, du talon et du bord externe du pied.

Lors d'une séance, le kinésithérapeute exerce un appui manuel ferme, précis et maintenu sur une ou deux de ces zones, le patient étant placé sur le dos, le ventre ou le côté. « Ce toucher envoie une information sensorielle très ciblée au cerveau », explique Guillemette Moreau-Pernet. En réponse, le cerveau active des chaînes musculaires globales, selon des schémas moteurs organisés.

Des mouvements inscrits dans le développement humain

Les mouvements déclenchés par la méthode Vojta ne sont ni aléatoires ni appris. Ils correspondent aux grandes étapes du développement moteur de l'être humain : le retournement (sur le dos ou le ventre), le rampé, la position à quatre pattes et la marche. « Ce sont exactement les schémas que traverse un nourrisson quand son cerveau arrive à maturité, explique la kiné. Même lorsque ces étapes n'ont jamais été acquises, ou ont été perdues à la suite d'une pathologie ou d'un accident, le cerveau conserve la trace de ces programmes moteurs. » Cette technique vise précisément à les réactiver en empruntant des voies neurologiques réflexes.

Les origines de la méthode Vojta

La méthode doit son nom au neuropédiatre tchèque Vaclav Vojta. Dans les années 1950-1960, alors responsable d'un centre de rééducation pour enfants atteints de paralysie cérébrale, il observe que certains gestes moteurs apparaissent de façon systématique lorsqu'il stimule le corps de ses patients. En analysant ces réponses, il constate qu'elles correspondent aux grandes étapes du développement moteur du nourrisson (retournement, rampé...). Cette découverte clinique marque une rupture : le mouvement ne dépend pas uniquement de la volonté, mais peut être déclenché par des circuits neurologiques profonds, même chez des enfants lourdement handicapés. Les bases de la méthode Vojta sont posées.

À quoi ressemble concrètement une séance de kiné Vojta ?

Durant environ 30 à 45 minutes, le kiné enchaîne plusieurs positions et stimulations successives. Les mouvements apparaissent sans que le patient ait à les initier consciemment : une jambe se fléchit, le tronc se redresse, une rotation s'amorce... Une séance Vojta est prescrite par un médecin (médecin généraliste, pédiatre, neurologue ou médecin de médecine physique et de réadaptation) et prise en charge par l'Assurance maladie dans les mêmes conditions, « la cotation dépendant de la pathologie et non de la technique utilisée. Il n'y a donc pas de surcoût spécifique pour le patient », précise Guillemette Moreau-Pernet.

Paralysie cérébrale : agir sur les fondations du développement moteur

Chez les enfants atteints de paralysie cérébrale, l'enjeu est fondamental. L'absence ou l'altération de mouvements précoces, comme se retourner ou se redresser, perturbe l'ensemble du développement moteur. Pour continuer à bouger, le cerveau met alors en place des stratégies de compensation. « Il fait ce qu'il peut mais il utilise des schémas qui ne sont pas idéaux », explique la kinésithérapeute. À long terme, ces compensations peuvent entraîner des scolioses, des luxations de hanches, des déformations des pieds ou des troubles posturaux durables. « D'où l'importance d'une prise en charge précoce, afin de limiter l'apparition de ces sur-handicaps. »

C'est précisément là que la méthode Vojta trouve son intérêt. Sans chercher à « normaliser » à tout prix, elle permet de solliciter des schémas moteurs structurants et d'apporter au cerveau des informations motrices plus cohérentes. En agissant sur l'organisation globale du mouvement, elle vise à réduire les compensations inefficaces et à prévenir, autant que possible, les conséquences orthopédiques à long terme.

Maladies neurologiques et lésions médullaires : exploiter le potentiel résiduel

La méthode Vojta s'adresse également aux personnes vivant avec une sclérose en plaques, une maladie de Parkinson ou certaines maladies neurodégénératives rares. Elle agit notamment sur le tonus postural, la coordination et la stabilité. Elle peut aussi concerner des personnes paraplégiques ou tétraplégiques. Les lésions médullaires sont rarement totalement complètes. « On observe parfois des contractions musculaires ou des mouvements discrets qui ne sont pas accessibles par la commande volontaire », indique la spécialiste, révélant un potentiel moteur souvent inexploité.

Une méthode qui dépasse le seul champ du handicap

Si la méthode Vojta est largement utilisée auprès de personnes en situation de handicap, elle ne s'y limite pas. « Elle s'adresse à toute personne qui a un cerveau », affirme Guillemette Moreau-Pernet. Elle est ainsi utilisée chez des patients « valides » qui souffrent des troubles posturaux, de scolioses, de douleurs chroniques ou encore de troubles musculosquelettiques (TMS). « Elle permet d'améliorer la qualité du mouvement, de limiter les douleurs, tout en réduisant la dépense énergétique », ajoute-t-elle. Autrement dit, en aidant le cerveau à mieux organiser la commande musculaire, cette technique peut contribuer à une gestuelle plus efficace et moins coûteuse pour le corps.

Quand les parents deviennent passeurs de savoirs

En France, la diffusion de la méthode Vojta repose largement sur les familles. Faute de praticiens formés, certains parents se renseignent à l'étranger, consultent en Allemagne, en Espagne ou en Europe de l'Est, puis reviennent avec des expériences concrètes. « J'écoute et crois beaucoup les parents. Quand ils me disent avoir vu quelque chose fonctionner ailleurs, je me renseigne », confie Guillemette Moreau-Pernet. Ce phénomène met en lumière de fortes inégalités d'accès aux soins : seules les familles disposant de temps, de moyens financiers et d'un réseau peuvent explorer ces alternatives, laissant de nombreuses autres sans solution équivalente.

France – Allemagne : une transmission manquée

Seuls cinq kinésithérapeutes pratiquent officiellement la méthode Vojta en France, contre environ 50 000 en Allemagne. Un écart qui s'explique en grande partie par l'histoire. Après son exil en Allemagne à la fin des années 1960, Vaclav Vojta y a développé et structuré son enseignement pendant plusieurs décennies, favorisant une large diffusion de la méthode dans le système de soins allemand.

Paradoxalement, la méthode n'a jamais été totalement inconnue en France. Ses principes théoriques circulaient déjà dans les années 1970, mais faute de formation technique accessible, elle n'a pas été intégrée à la pratique clinique. « Sans transmission ni retours d'expérience, la méthode est progressivement tombée dans l'oubli », déplore son adepte. Aujourd'hui, l'enjeu est de rattraper ce retard. « Il faut informer, rassurer et montrer qu'il s'agit bien d'un outil de kinésithérapie, avec des bases scientifiques solides », exhorte-t-elle.

Un film pour sensibiliser

Pour sortir la méthode de l'ombre, Guillemette Moreau-Pernet a choisi l'image. Son documentaire, Vojta, le mouvement retrouvé, attendu en 2026, donne la parole aux premiers concernés. Le film suit plusieurs patients confrontés à diverses formes de handicap ou de troubles moteurs. Des parcours très différents, un même constat : quand le mouvement revient, c'est toute la vie qui change. « Ils peuvent comparer la technique Vojta à des soins plus conventionnels et mesurer ce que cela leur apporte. »

Vers une kinésithérapie du XXIᵉ siècle

La méthode Vojta ne promet pas de miracle. « Elle ne va pas régler un problème génétique ou soigner un cancer », pointe la kinésithérapeute. Mais elle ouvre une brèche essentielle : celle du potentiel neurologique. Cette approche invite ainsi à repenser la rééducation motrice, et, plus largement, notre regard sur le handicap, en partant du cerveau, là où le mouvement trouve souvent ses racines les plus profondes.

Au-delà de la technique Vojta, Guillemette Moreau-Pernet défend une vision moderne de la kinésithérapie. Curieuse et ouverte aux innovations, elle travaille aussi avec des outils de pointe : robot de rééducation à la marche G-EO, dispositifs de réalité virtuelle, intelligence artificielle appliquée à l'analyse du mouvement. « La kiné de demain doit articuler clinique, recherche et nouvelles technologies », estime-t-elle. Sans opposer méthodes manuelles et outils innovants, elle plaide pour une approche globale, où le cerveau reste au cœur de la rééducation.

© Sienna Barrier

Partager sur :
  • LinkedIn
  • Facebook
  • Blue sky
  • Twitter
"Tous droits de reproduction et de représentation réservés.© Handicap.fr. Cet article a été rédigé par Cassandre Rogeret, journaliste Handicap.fr"
Commentaires0 Réagissez à cet article

Thèmes :

Rappel :

  • Merci de bien vouloir éviter les messages diffamatoires, insultants, tendancieux...
  • Pour les questions personnelles générales, prenez contact avec nos assistants
  • Avant d'être affiché, votre message devra être validé via un mail que vous recevrez.