Pour certains, « le corps, c'est un projet de vie », constate Guillaume Vallet, économiste et sociologue, qui explique que les réseaux sociaux ont multiplié les modèles sportifs auxquels se comparer. Corps sec, massif, puissant : pour certains jeunes hommes, l'objectif ne se limite plus à faire du sport mais à transformer leur apparence, parfois le plus vite possible, en dépit des risques.
Cette quête croise plusieurs sous-cultures masculinistes. Julien Mésangeau, sociologue spécialiste du numérique et des mouvements radicalisés, cite le concept de looksmaxxing, qui pousse très loin l'optimisation de l'apparence. Musculation, séduction, performance physique ou cognitive peuvent alors appartenir au même projet d'amélioration de soi. « Le besoin de performance, ce n'est pas seulement la performance en salle […] c'est la performance dans tous les aspects du quotidien », explique Julien Mésangeau.
Dans certains discours masculinistes, le corps sert aussi à afficher sa virilité. Guillaume Vallet décrit une séparation visible entre un modèle masculin valorisé et ceux qui s'en éloignent : corps musclé, sports de combat, capacité à se défendre. Cette recherche ne se limite pas toujours à la masse musculaire. Rodolphe Guilbaud, psychologue à l'Antenne médicale de prévention et de prise en charge des conduites dopantes des Pays de la Loire, dit avoir observé, dans les rares cas rencontrés, une recherche d'autres attributs de la masculinité, comme une voix plus grave ou une pilosité accrue.
Quand la recherche de performance laisse des séquelles
Cette quête de transformation physique peut toutefois produire un paradoxe : chercher à augmenter ses capacités physiques peut, dans certains cas, conduire à les réduire durablement. Les complications liées à certains produits dopants peuvent toucher notamment les systèmes hormonal et cardiovasculaire. Dans les situations les plus sévères, elles peuvent limiter les activités du quotidien.
Frédéric Schnell, cardiologue du sport au CHU de Rennes, évoque hypertension, infarctus, troubles du rythme et atteintes du muscle cardiaque. « On peut arriver sur des cœurs qui sont abîmés, fibrosés, et ça va persister toute la vie », explique-t-il. Toutes les complications ne sont pas irréversibles : une hypertension peut notamment régresser. Mais une fibrose installée peut demeurer. Dans les cas les plus sévères, l'atteinte peut évoluer vers une insuffisance cardiaque : « On est essoufflé pour des efforts de la vie quotidienne. » Une transformation recherchée pour paraître plus fort peut alors entraîner une limitation durable des capacités physiques.
Des produits eux aussi accessibles
La faute, souvent, à l'ingestion de produits non contrôlés. La recherche d'effectivité en un temps record augmente en effet les risques. « La production du muscle […] ça prend énormément de temps et c'est hyper frustrant », souligne Guillaume Vallet. Face à des physiques exhibés chaque jour sur les réseaux, les produits censés accélérer cette transformation circulent (en ligne) dans ces communautés, parfois sans garde-fous, « pour gagner du temps ». Protéines, créatine, stéroïdes anabolisants, SARMs (modulateurs sélectifs des récepteurs aux androgènes) ou certains peptides peuvent remplir les « shakers » des pousseurs de fonte… pour des résultats quasi instantanés mais à quel prix ?
Charlène Barré, ostéopathe formée en micronutrition, rappelle que la prise de muscle repose d'abord sur trois piliers : entraînement, alimentation et récupération. La whey est une source de protéines et la créatine un complément utilisé notamment pour les efforts courts et intenses. Ni l'une ni l'autre ne peut être assimilée aux stéroïdes anabolisants. Dans sa pratique auprès de sportifs de haut niveau et de pratiquants réguliers, la professionnelle de santé dit d'ailleurs ne pas observer de recherche systématique d'optimisation par les compléments.
Martine Duclos, endocrinologue et médecin du sport au CHU de Clermont-Ferrand, situe justement le changement d'échelle avec la consommation de stéroïdes anabolisants qui augmentent efficacement masse et force musculaires, mais exposent à des effets indésirables bien documentés.
Quand la chimie devient un raccourci
Dans le bodybuilding non naturel, cette frontière est pourtant parfois perçue autrement. Romain Durand, coach sportif et pratiquant, décrit la « chimie » comme un « outil de travail », au même titre que l'entraînement ou la nutrition. Le passage à l'injection reste pourtant un seuil symbolique. « Le cap de la seringue, c'est un cap qui est quand même assez évocateur », observe-t-il. Dans son expérience du milieu, certains se tournent d'abord vers des produits oraux, notamment les SARMs, parce qu'ils évitent ce passage.
Chez d'autres pratiquants, il observe lui aussi la recherche du résultat rapide. Certains, dit-il, « veulent juste obtenir le résultat escompté ». Les produits peuvent alors apparaître comme un raccourci vers un physique qui demanderait plusieurs années d'entraînement pour être obtenu naturellement. Julien Mésangeau retrouve cette logique dans certaines communautés en ligne : les substances peuvent y être présentées moins comme du dopage que comme un moyen supplémentaire de s'améliorer.
Des usages jusque chez les plus jeunes
Martine Duclos dit voir « de plus en plus de jeunes amateurs », parfois âgés d'une vingtaine d'années. Leur objectif n'est pas toujours sportif : certains recherchent avant tout une silhouette, une image ou davantage de confiance en eux. Elle évoque aussi des données concernant des adolescents. Chez les plus jeunes, cette quête s'inscrit dans une comparaison permanente. Julien Mésangeau parle d'une « hypercompétition » alimentée par les médias sociaux, à un âge où l'image de soi est encore en construction. Il ne s'agit pas de dire que chaque adolescent exposé à ces contenus se dopera, mais que des pratiques autrefois cantonnées à certains milieux deviennent visibles beaucoup plus tôt.
Dérèglements hormonaux et troubles sexuels
Les conséquences délétères peuvent durer. Martine Duclos reçoit notamment des hommes dont la production naturelle de testostérone est freinée. Les stéroïdes peuvent entraîner troubles sexuels, baisse de la fertilité ou perturbation de la production de spermatozoïdes, jusqu'à l'azoospermie. Chez les femmes, ils peuvent notamment provoquer troubles du cycle, pilosité accrue ou modification de la voix.
L'arrêt ne remet pas automatiquement les compteurs à zéro. Après une consommation prolongée, « la testostérone met du temps à revenir à la normale », explique Martine Duclos. La récupération hormonale peut prendre plusieurs mois et rester incomplète dans certaines situations. Ces effets ne sont donc pas seulement une question d'apparence ou de performance sportive : ils peuvent s'inscrire dans le temps et avoir des conséquences sur la vie sexuelle, reproductive et quotidienne.
Quand le cœur ne récupère pas
Pour faire face à certains effets secondaires, des usagers ajoutent encore d'autres substances. Un problème sans fin : « C'est la course aux autres hormones », constate Martine Duclos. Une accumulation qui ajoute de nouveaux risques et éloigne encore davantage ces usages de la pratique sportive initiale. La recherche d'un corps plus massif et plus performant peut ainsi se transformer en parcours de soins, voire, dans les situations les plus sévères, en limitation durable des capacités physiques.
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